Après avoir lu les messages de ses généraux et entendu le rapport de Rousski, Nicolas II se résout à abdiquer en faveur de son fils. Ce laminage venu du pouvoir militaire lui a porté le coup de grâce. Et pourtant, son calvaire n’est pas encore terminé. Dans un premier temps, il signe un acte transmettant le pouvoir au Tsarévitch, en accord avec les lois régissant la monarchie russe. Mais la Douma va prendre une décision qui va tout changer : elle décide que deux députés, Goutchkov et Choulguine doivent être présent lors de la signature de l’acte, et le rapporter à Petrograd. Nicolas II devra les attendre pendant près de 6 heures.

A Petrograd justement, Alexandra, tenue dans l’ignorance de la situation à cause des coupures de communications, écrit une lettre à son mari :“tout est abominable et les événements arrivent à une vitesse colossale. Mais je crois fermement, et rien ne pourra m’en faire douter, que tout ira bien. Je ne sais où tu es. Il est clair que l’on ne veut pas que tu me voies avant que tu signes un papier quelconque, une constitution ou une autre horreur de ce genre. Et tu es seul, sans l’armée derrière toi, pris comme une souris dans un piège, que peux tu faire ?”

Ce que Nicolas II peut faire, c’est réfléchir. Or, ce père aimant s’interroge sur la capacité de son fils malade à régner. Il fait alors venir le docteur Fedorov et lui demande quelles sont les chances de guérison du Tsarévitch. Le médecin lui répond en toute franchise que le mal d’Alexis est incurable et qu’il devra toute sa vie s‘entourer d’extraordinaires précautions. Nicolas II redoute également d’être exilé, et de devoir laisser derrière lui son enfant, ou, même s’il est autorisé à rester en Russie, d’être séparé d’Alexis. Le Tsar va alors vivre des heures terribles, déchiré entre l’amour qu’il porte à son pays et celui qu’il porte à son fils si fragile. Ci-dessus, le docteur Federov (2e en partant de la gauche) en compagnie du Tsarevitch Alexis

Quand Choulguine et Goutchkov arrivent enfin à Pkov, il leur communique qu’il a décidé de renoncer au trône pour lui-même, mais également au nom de son fils, en faveur de son frère Michel. Les deux députés sont atterrés car ils saisissent les conséquences tragiques de la décision de Nicolas II.

Tout d’abord une telle décision pose un problème juridique. Le Tsar a-t-il le droit de renoncer au trône au nom de son fils ? La question n’est pas tranchée, mais l’essentiel n’est pas là. La Douma comptait « sur la personne du jeune Alexis Nikolaievitch pour assurer une transmission du pouvoir en douceur ». Cet enfant certes fragile, mais beau et innocent, suscite autour de lui un attendrissement qui rallie la grosse majorité des suffrages.

Au lieu de cela, le Tsar abdique en faveur de son frère Michel, qu’il a lui-même écarté de la succession en 1912, à cause de son mariage scandaleux. Mais Nicolas II reste inflexible, et signe le document modifié, dans lequel il renonce pour lui et son fils au trône de Russie.

Brouillon signé par Nicolas II de son abdication. Le texte fut rédigé par le diplomate Nicolas de Basilev, directeur de la chancellerie diplomatique de Nicolas II à la Stavka. 5 brouillons furent rédigés. Vasilev les conserva précieusement et à sa mort, sa veuve en fit don à la fondation Hoover, où ils se trouvent encore aujourd’hui.

Ultime élégance, Nicolas II avance l’heure de signature de l’acte d’abdication à 15h05, pour ne pas donner l’impression qu’il a signé sous la pression des Députés de la Douma. Même s‘il assume seul cette décision, le Tsar est un homme brisé. Dans son journal, il note : « à 1 heure du matin (le 16 mars) j’ai quitté Pskov. La tricherie, la lâcheté et la tromperie sont partout.”

Nicolas II remettant son acte d’abdication. De gauche à droite : le baron Fredericks, le Général Rousski (de dos), Choulguine, Goutchkov (qui tient l’acte dans sa main), le général Alexeiev.

Bureau du train impérial, sur lequel Nicolas II a signé son abdication

 Malgré les problèmes et les désordres que traversait la Russie, la nouvelle de l’abdication du Tsar frappe le monde de stupeur et fait la Une des journaux du monde entier.

 

 Le tsar a abdiqué ! Une du journal autrichien Kronen Zeitung. La caricature, qui suggère que le Tsar a subi d’importantes pressions pour abdiquer, correspond bien à la réalité des faits.

Incroyable nouvelle titre le journal anglais Daily Mirror

Les gazettes publient toutes la même nouvelle : Nicolas II a abdiqué en faveur de son fils, le tsarévitch Alexis. Celui-ci n’étant âgé que de 12 ans et demi (il est né le 12 août 1904), la régence est confiée au Grand-duc Michel Alexandrovitch, frère cadet de Nicolas II. Comme nous l’avons vu plus haut, cette information est fausse. Il est probable que la nouvelle de la double abdication du Tsar et de son fils ait paru si difficile à croire que les journaux ne l’ont pas publiée.

Pendant ce temps à Petrograd, Alexandra, pétrifiée, apprend l’abdication de Nicolas. Elle aussi refuse d’abord d’y croire, pensant à une invention des journaux. Elle pense déjà à la suite, écrivant à son mari « sur ma vie, je te jure que je te reverrai sur ton trône, porté par ton people et tes troupes pour la gloire de ton règne.”

Dans la nuit, le train arrive à Moguilev. Les cheminots ont prétexté l’encombrement des voies (probablement pour continuer leur stratégie d’empêcher le tsar de rejoindre sa capitale puisque l’abdication n’a pas encore été annoncée officiellement), mais la raison de cet ultime détournement est autre : l’ex-tsar veut rencontrer sa mère, qui arrive de Kiev. Voici le récit qu’en fit Sandro, beau-frère du désormais ex-Nicolas II, qui rejoignit l’Impératrice douairière et son fils à bord du train impérial, après l’entretien dont il ne connut jamais la teneur :  “Maria Feodorovna était assise et en sanglots. Lui était debout, sans bouger, regardant par terre et bien sur, fumant. Nous nous embrassâmes. Je ne savais quoi dire. Son calme attesta le fait qu’il pensait que sa décision était la bonne”.

La mère et le fils ne le savent pas encore, mais ils ne reverront jamais. Dans l’esprit de Nicolas II, il ne fait aucun doute que son frère Michel va régner car la charge de Tsar est d’origine divine et il n’appartient pas à l’homme de s’en désister, si grande fut son envie d’échapper à ce devoir sacré.

Dans la pratique, les faits sont moins catégoriques. Le Grand-Duc Michel a certes été héritier du trône de 1899, date de la mort de son frère aîné Georges, à 1904, date de la naissance d’Alexis. Mais depuis, le temps a passé et Michel a épousé en 1912 une femme deux fois divorcée, ce qui lui a valu les foudres du Tsar. Le couple a été banni de Russie et a vécu en France et en Angleterre. Michel a également été exclu de la succession au trône. Ceci explique que le Grand-Duc se soit désintéressé de la politique russe, même si Michel, dès la déclaration de guerre, a télégraphié son frère pour lui demander la permission de rentrer en Russie et d’être réintégré dans l’armée.

Le Grand-Duc Michel (1878-1918). Il fut arrêté et fusillé par les bolcheviks le 13 juin 1918. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Nathalie Sheremetyevskaya (1880-1952). Elle rencontra et vécut une romance avec le Grand-Duc Michel alors qu’elle était encore mariée à son deuxième époux. Un fils Georges naquît de cet amour clandestin en 1910, ajoutant au scandale. Le couple se maria secrètement en 1912, et fut banni de Russie. Nathalie, qui réussit avec son fils à échapper aux bolcheviks, ignora longtemps la mort de Michel. Sa vie en exil fut très difficile, marquée par le drame de la mort de son fils à l’âge de 20 ans. Elle mourut dans la plus grande misère à Paris.

Mais en ce jour de mars 1917, Nicolas, en décidant de renoncer également au nom de son fils, n’a plus guère le choix que de confier la couronne à ce frère pour le moins hors norme.

Cependant, les membres du Comité provisoire se querellent, les uns tels Kerenski, plaidant pour l’abdication de Michel et par conséquent, la fin de la monarchie, les autres, au nombre desquels Goutchkov et Choulguine, pour la transmission du pouvoir au frère du Tsar déchu. On tombe cependant d’accord sur un point : il faut organiser une entrevue avec le nouveau souverain. Lequel tombe des nues en apprenant la nouvelle, à la fois de sa montée sur le trône, et dans la foulée de l’arrivée d’une délégation du gouvernement dans les heures à venir au Palais Poutiatine.

L’entretien avec le président de la Douma Rodzianko, le nouveau premier ministre le Prince Lvov, et d’autres ministres dont Kerensky et Miliukov dura toute la matinée. Kerensky tenta de la convaincre que s’il accepte le trône contre la volonté du peuple, il va déclencher des forces révolutionnaires que rien ne pourra arrêter. Le camp monarchiste au contraire fit valoir l’argument que la monarchie est le ciment de la Russie et qu’y renoncer signifie s’engager dans une voie incertaine, dont rien de bon ne sortira. Sans oublier l’aspect sacré de la charge, à laquelle Michel n’a pas le droit de renoncer.

Pour le nouveau Souverain, la situation est presque inextricable. En ce 16 mars 1917, la légitimité du nouveau gouvernement provisoire n’est pad clairement établie. Pas plus que la validité juridique de la renonciation de Nicolas II au nom de son fils. En d’autres termes, Michel n’est pas certain d’être juridiquement le nouveau tsar de Russie. Il rédige alors un manifeste qui n’est pas, comme on l’a souvent écrit, une abdication, mais une acceptation du pouvoir sous condition : « un lourd fardeau m’a été imposé par la volonté de mon frère qui m’a transféré le trône impérial de toutes les Russies dans cette période de guerre totale et de désordre national. Inspiré par la pensée partagée par toute une nation que le bien du pays passe avant tout, je suis fermement résolu à n’assumer le pouvoir que si telle est la volonté de notre grand peuple, qui doit désormais au suffrage universel et par l’intermédiaire de l’Assemblée constituante établir une forme de gouvernement et de nouvelles lois fondamentales de l’État russe ». Malheureusement, ces élections n’auront jamais lieu et le double pouvoir Soviet/Assemblée constituante se solda rapidement par un rapport de force à l’avantage du premier. Clairvoyant sur ce qui allait se passer, le Grand-Duc insiste sur le caractère secret, général et libre des élections à venir. ..

Manifeste du Grand-Duc Michel. Même s’il ne s’agit pas d’une abdication, cet acte mit cependant fin au pouvoir monarchique en Russie

Quand il apprend la nouvelle de la renonciation de son frère, l’ex-Nicolas II le blâme de ne pas avoir accepté la couronne et de laisser la Russie sans souverain. « Michel n’aurait pas dû faire cela. Je me demande qui a pu lui donner un si étrange conseil ».  Le Grand-Duc Alexandre, dit Sandro, écrira dans ses mémoires que la Russie était désormais « entre les mains d’une bande de réservistes ivres, et d’ouvriers révoltés ».

Pour les Romanov, une période tragique commençait : Nicolas II et Alexandra furent immédiatement arrêtés. Au total, 17 membres de la famille périrent lors de la révolution. (Merci à la baronne Manno pour ce récit)

Caricature accompagnée de la mention « qui veut s’asseoir sur le trône » ?