A son retour à Funchal, Zita a une mauvaise nouvelle à communiquer à l’empereur. Il était convenu qu’elle rapporterait de Suisse l’argent tiré de la vente des bijoux personnels des Habsbourg. Ils comprenaient la couronne dynastique que portait la reine lors de son couronnement à Budapest, huit colliers de l’ordre de la Toison d’or, enrichis de joyaux, et surtout, le Florentin, un énorme diamant qui avait appartenu à Charles le Téméraire. Mais lors de son séjour en Suisse, Zita avait eu la désagréable surprise de constater que l’homme de confiance de l’empereur, Bruno Steiner, avait disparu avec les bijoux.

La situation financière des souverains est donc désespérée: avec l’escroquerie de Steiner, ses derniers avoirs se sont dissipés. N’ayant plus les moyens de faire face au loyer onéreux de la villa Victoria, Charles se résigne donc à accepter avec gratitude l’offre d’un propriétaire terrien: Luís Rocha Machado. Il met gracieusement à disposition de la famille impériale sa villa, la Quinta do Monte, située sur les hauteurs de l’île, à 600 mètres d’altitude. Charles la visite par très beau temps: la quinta et son jardin lui plaisent, et il fait part à Zita qu’il serait sage de s’y installer au plus vite.

Le 18 février, après trois mois passés à la villa Victoria, les souverains emménagent à Monte, un petit village construit dans la montagne, à 6 kilomètres au-dessus de Funchal. Les enfants étaient arrivés avec de nombreux bagages, comprenant des objets d’utilité domestique et d’ameublement. Tout cela devait être transporté à Monte, et l’Empereur aida au transfert, au chargement et au déchargement.

La quinta, nom donné aux grandes propriétés bourgeoises de l’île, a été construite en 1826 par un riche britannique, le Dr Gordon, qui la transmet à ses descendants à sa mort. C’est en 1899 que Luís Rocha Machado s’en porte acquéreur.

La villa est construite au milieu d’un parc à la pelouse verdoyante. Il est agrémenté d’un petit étang et d’un ruisseau, qui serpente à travers la végétation luxuriante et les agapanthes en fleurs. Dans son ensemble, la demeure réunit une trentaine de personnes. En effet, outre le couple impérial et ses enfants, résident à la quinta des proches du couple qui les ont rejoints, et des membres fidèles de leur personnel. Parmi eux, l’archiduchesse Marie-Thérèse, infante du Portugal, troisième épouse de l’archiduc Charles-Louis, et que Charles considère comme sa grand-mère. A 62 ans. elle est arrivée de Suisse le 2 mars, avec le petit Robert, complètement rétabli de son opération, et la comtesse Kerssenbrock, dame d’honneur de l’impératrice depuis 1916, et gouvernante des petits archiducs qui lui sont très attachés. Dotée d’une grande maîtrise de soi et d’une puissance de travail physique et intellectuel considérable, elle est le plus solide appui de Charles et Zita.

La comtesse Mensdorff, qui avait raccompagné Zita et les enfants de Suisse, y réside aussi, de même que le père Paul Zsambóki, un prêtre hongrois, Joseph Dietrich, le précepteur des enfants, une religieuse suisse, également chargée de l’éducation des enfants, le comte Joao de Almeida et son épouse, qui avait connu Charles lorsqu’il était diplomate portugais, et plusieurs membres du personnel dont Golović, le fidèle valet de chambre de l’empereur à son service depuis 12 ans, Gregorić, le chauffeur, et son épouse, Anna Hubaleck, femme de chambre de la reine.

 

La maison est vaste, bien meublée. Dès son arrivée, Charles a fait éliminer une partie du mobilier, dans la crainte de voir les enfants l’abîmer. On y pénètre par le jardin, le hall ayant été transformé en chapelle par la volonté du couple.

Les pièces se distribuent autour d’un espace central et on peut retrouver leur localisation sur la photo prise de l’extérieur: à gauche, un grand salon octogonal avec trois grandes portes-fenêtres, puis une petite salle à manger centrale, et à droite, une grande salle à manger qui tient lieu de chambre aux garçons, et une autre chambre, occupée par l’archiduchesse Marie-Thérèse, puis par l’empereur lorsqu’il sera malade. Elles précèdent trois chambres et une salle de bain.

A l’arrière, deux petites chambres sont réservées à la comtesse Kerssenbrock et la comtesse Mensdorff. Au fond du hall, un double escalier conduit au premier étage où deux chambres mansardées, séparées par un cabinet de toilette, sont occupées par Charles et Zita. La villa est dotée d’eau courante. Le téléphone y est installé, mais il n’y a d’autre éclairage possible que celui de lampes à pétrole.

La quinta est complétée par des maisons annexes, dispersées dans le parc, et qui abritent soit des membres de la suite impériale, soit des membres du personnel.

 

Chaque jour, l’empereur effectue de longues promenades dans le parc et la région montagneuse de Monte, qui n’est pas sans lui rappeler les montagnes de son Autriche natale. Plus tard, l’impératrice Zita confiera: « Avant de tomber malade, il eut enfin l’occasion d’aller se promener avec nos aînés, Otto et Adélaïde, de parler avec les enfants. Il avait toujours été un marcheur infatigable. Il enseignait aux enfants l’histoire et la géographie en marchant. Durant les jours, pourtant peu nombreux, qu’il lui fut donné de vivre, les enfants apprirent énormément de leur père. Ce fut comme s’il devait utiliser ce temps pour s’occuper de sa succession. Il disait aussi aux enfants combien grande était la fidélité de beaucoup dans notre patrie et quelle joie infinie cela avait été de trouver, partout, autant de personnes dévouées, surtout aux pires moments. »

Charles se promène aussi parfois, seul, en compagnie du comte Joao de Almeida, sur les chemins de montagne. Il se rend parfois à Funchal, ce qui demande deux bonnes heures de marche pour descendre, à moins d’utiliser le funiculaire. Le portier de la villa, qui loge aux abords de la grille d’entrée, voit souvent passer le groupe rieur des enfants qui ne manquent jamais de le saluer. L’empereur y veille: un jour, le petit dernier, tout à l’effeuillage d’une marguerite, omet distraitement le bonjour traditionnel. Charles le fait revenir sur ses pas pour la cause.

L’empereur va, aussi souvent que possible, se recueillir dans l’église de Monte. Elle est toute proche de la quinta, et il peut même en voir les tours carrées depuis le jardin. C’est d’ailleurs cette église qu’il avait aperçue lors de son arrivée par bateau, et lui avait valu cette remarque à son épouse: « Regarde, là-haut, cette église qui ressemble à celles que l’on aperçoit sur les montagnes du Tyrol. Nous irons la voir ».

Nossa Senhora do Monte abrite une statue miraculeuse de la Vierge qui est la protectrice de l’île. Elle attire de nombreux pèlerins. Charles semble chercher en lui-même, une réponse claire à une question importante, pour arriver à une conclusion déterminante. Il avait le sentiment, disait-il depuis un long moment déjà, que le Seigneur le priait d’offrir sa vie afin de sauver ses peuples. Décontenancée, l’impératrice Zita n’osait répondre. En son for intérieur, elle priait Dieu d’en rester là. Cependant, l’empereur commence à lui donner des conseils sur ce qu’elle devait faire, au cas où – dans un avenir proche peut-être – il ne serait plus auprès d’elle. Il ne se doutait pas, cependant, que ce sanctuaire marial allait devenir son tombeau…

Au cours de ces journées, les petits archiducs profitent d’une vie de famille qu’ils n’avaient pas souvent connue par le passé. Si les plus grands suivent leur père dans ses promenades journalières, les plus jeunes jouent dans le vaste parc de la propriété, sous la surveillance de Zita ou de leur gouvernante. L’archiduc Otto raconte, bien des décennies plus tard: « Je me souviens de belles fleurs de camélia panachées rouge et blanches, tombées des arbres. Faute d’hiver comme nous le connaissions chez nous, nous les utilisions comme projectiles pour rappeler les batailles de boules de neige ». Sur la photo, on reconnaît de gauche à droite, Otto, Robert et Adélaïde en vêtement sombre, Félix et Charles-Louis en costume de marin, et à l’extrême-droite, le petit Rodolphe. Devant, la petite Charlotte, qui a moins d’un an.

 

Une partie du parc est agrémentée d’une belle roseraie, entourée de buis, et que domine une belle fontaine de marbre blanc. C’est là, dans un pavillon appelé la tour Malakoff, qu’est installée une longue vue permettant d’admirer la côte et Funchal en contre-bas. Tout près, un canon miniature et un poulailler font la joie des enfants qui adorent venir ici pour s’amuser.

Le parc est planté d’essences très variées. Près d’un siècle après son aménagement, il possède des arbres superbes: des chênes, des palmiers, des lauriers, des fougères arborescentes et des eucalyptus, dont un aurait été prélevé près de la tombe de Napoléon à Sainte-Hélène (il a aujourd’hui disparu).

Ce tableau idyllique pourrait faire oublier les affres de l’exil. Hélas, la réalité est toute autre à la quinta. Une lettre, écrite à cette époque par une femme de chambre, décrit leur vie au quotidien : «Ce n’est qu’en mai-juin, que le temps est agréable sur le Monte. Nous n’avons eu jusqu’à présent que trois journées ensoleillées, sinon toujours de la pluie, du brouillard et de l’humidité. Il fait naturellement plus chaud que chez nous dans les montagnes. Ici en haut, nous n’avons pas de lumière électrique, et de l’eau seulement au premier étage et dans la cuisine. La villa serait bien belle, mais nous avons peu de place même si seulement le strict nécessaire en personnel est sur place. Pour chauffer nous n’avons que du bois vert, qui fume sans cesse. On ne se lave ici qu’à l’eau froide et au savon. Grâce au ciel, nous avons notre lessiveuse, qui est installée à l’air libre. Les gens ne lavent qu’à l’eau froide ici, le linge n’est pas bouilli comme chez nous, tout doit être blanchi au soleil. Malheureusement, nous n’avons que peu de soleil, et c’est avec envie que nous regardons vers Funchal où il brille en permanence. La maison est si humide que cela sent la pourriture partout et que l’on voit le souffle de chaque personne. Comme transport, il n’y a que des voitures et des bœufs, et l’on ne peut se payer ni l’un ni l’autre; il y a, en outre, un chemin de fer à crémaillère mais qui ne circule pas tous les jours. Nous ne pouvons pas descendre à pied non plus, car il nous faudrait presque toute la journée pour revenir. Le pauvre Empereur, qui ne prend que trois repas par jour, ne peut pas recevoir de la viande le soir, seulement des légumes et des entremets sucrés, c’est ce que nous regrettons le plus.(…)

Ce qui est encore plus ennuyeux, c’est le fait que Sa Majesté doit accoucher au mois de mai, et ni une sage-femme, ni un médecin ne sera présent. Il n’y aura qu’une nurse, mais elle n’a pas d’expérience. Je suis totalement désespérée à ce sujet. J’écris à l’insu de Sa Majesté, car je ne peux admettre que l’on laisse deux êtres innocents, ici, dans une maison totalement insalubre aussi longtemps. On doit protester ! Leurs Majestés ne bougeront pas et se laisseraient enfermer sans sourciller dans un trou à rat, seulement avec de l’eau et du pain, si on leur demandait. Dans la chapelle de la maison, les champignons se font denses sur les murs. On ne pourrait plus supporter de vivre dans aucune pièce de la maison si le feu ouvert ne brûlait constamment. Nous essayons naturellement ensemble d’enrayer le mal ; parfois nous sommes près à renoncer, mais lorsque nous voyons, avec quelle patience Leurs Majestés supportent tout cela, nous continuons à nouveau

Malgré les épreuves morales qu’il endure, à la pensée de la misère de ses peuples, malgré les soucis et son mal du pays, l’empereur reste toujours enjoué et équilibré. « Nous allons bien, sans l’avoir mérité » se plait-il à répéter. (Un grand merci à Francky – Copyright photos : Francky, Perestrellos photographos: Collections photographiques du Musée Vicentes (Funchal), et DR. –  -Bibliographie : Michel Dugast Rouillé, Charles de Habsbourg, Le dernier empereur (1887-1922), Editions Duculot, Paris, 1991; Erich Feigl, Zita de Habsbourg, Mémoires d’un empire disparu, Criterion, Paris, 1991; Jean Sévilla, Zita, Impératrice courage, Perrin, Paris, 1997; Erik Cordfunke, Zita, La dernière impératrice, 1892-1989, Editions Duculot, Paris, 1990.)