On racontait qu’elle arrivait régulièrement en retard aux dîners, non par négligence, mais par stratégie. « Il faut laisser au silence le temps de s’installer », glissait-elle, impassible, avant d’entrer enfin dans le salon.
L’effet était imparable : la conversation s’arrêtait net, comme si l’on avait appuyé sur pause. Une mise en scène parfaitement assumée, qu’elle appelait simplement « une entrée ».

Sa relation avec les couturiers donnait lieu à des scènes délicieuses. Lors d’un essayage, face à une robe qu’elle jugeait imparfaite, elle pouvait déclarer d’un ton calme : « C’est très joli… mais ce n’est pas moi. »
Puis, sans demander la permission, elle attrapait des épingles, modifiait la ligne, changeait l’équilibre. Yves Saint Laurent lui-même, pourtant peu enclin à la docilité, acceptait ces corrections avec un soupir résigné. Jacqueline ne portait pas la couture : elle la dirigeait.
Elle avait aussi un humour redoutable sur l’âge. À plus de quatre-vingt-dix ans, interrogée sur sa forme, elle répondit : « Je vais très bien, je vous rassure. J’ai seulement décidé de ne plus perdre de temps avec les gens ennuyeux. » Décision appliquée avec une rigueur absolue, y compris dans les salons les plus prestigieux.
Lors des bals costumés — qu’elle prenait très au sérieux — elle passait des semaines à concevoir ses tenues. Un soir, déguisée en sultane, elle vit une invitée s’extasier devant son costume. Jacqueline la remercia puis ajouta, faussement ingénue : « C’est gentil… mais l’année prochaine, essayez d’éviter les plumes, c’est déjà pris. »
Enfin, elle aimait rappeler, avec un sourire à peine esquissé, qu’elle était née un 14 juillet. « J’ai apporté la Révolution dans ma famille », disait-elle. Une révolution très personnelle, menée à coups de silhouettes parfaites, de regards souverains et de répliques définitives.

Avec Jacqueline de Ribes disparaît la dernière reine d’un royaume invisible — celui où l’élégance savait encore rire d’elle-même. Elle laisse une leçon rare : le style est une chose grave, mais il gagne à être manié avec esprit. (Merci à Bertrand Meyer)