
Il y a 65 ans à l’invitation du roi Paul et de la reine Frederika de Grèce a eu lieu la croisière de l’Agamemnon qui a réuni 104 membres de familles royales. L’objectif était de promouvoir le tourisme en Grèce et de permettre aux jeunes princes et princesses de mieux faire connaissance.
On distingue sur cette photo notamment la grande-duchesse Charlotte de Luxembourg, le comte et la comtesse de Barcelone, la comtesse de Paris et plusieurs de ses enfants ou encore le roi Michel et la reine Anne de Roumanie. (Merci à Anne)
Gérard
27 août 2019 @ 18:33
Il faut se souvenir que dans ces années-là la Grèce n’était pas sortie depuis longtemps d’une épouvantable guerre civile et qu’elle avait besoin du tourisme, c’est ce que le roi et la reine se dirent.
La reine Frederika a rapporté dans ses souvenirs que l’armateur Eugène Eugenides lui demanda de visiter l’un de ses navires dont il souhaitait qu’elle soit la marraine et que la coutume est qu’en ces cas-là on offre à celle-ci une grosse broche de diamants. La reine demanda à Eugenides si la compagnie Nomikos pouvait remplacer ce cadeau par l’organisation d’une croisière pour y inviter toutes les familles royales d’Europe afin d’attirer l’attention sur les beautés grecques car la presse mondiale ne devait pas manquer de rapporter tout cela, et la presse devait jouer le jeu. La reine avait connu Eugenides lors de son exil en Afrique du Sud pendant la Seconde Guerre mondiale où il s’était réfugié avec les siens.
Dans la foulée les compagnies maritimes ont commencé à la suite à organiser de telles croisières avec le même itinéraire, les hôtels et les installations terrestres se sont mis aussi à rapporter de l’argent au pays. En outre les familles royales après les horreurs et les rancœurs des deux guerres ne s’étaient plus réunies d’une manière aussi spectaculaire. Les souverains avaient donc convié 110 personnes de plus de 14 ans et de 20 nationalités parlant 15 langues et cependant 10 jours durant il n’y eut pas de difficultés particulières. La reine avait également obtenu le concours du premier ministre Aléxandros Papágos pour le soutien logistique
La famille royale britannique ne souhaitait pas voyager dans le coin en raison de troubles à Chypre laquelle était toujours britannique. Néanmoins il y avait 37 princes et princesses de moins de 20 ans et c’est cela évidemment qui attirait surtout l’attention en particulier la comtesse Elena de Toerring-Jettenbach qui à 17 ans était en short et sa cousine la princesse Elizabeth de Yougoslavie en jean, tandis que les autres avaient des tenues plus classiques bien qu’estivales.
C’est à cette époque que Juan Carlos et Sofia se rencontrèrent pour la première fois. De Juanito Sofia devait dire : « Il était très sympathique, très drôle, très farceur. Un garnement. C’est l’impression que j’ai eue lorsque je l’ai connu. » Mais ce n’est que six ans après qu’eut lieu la rencontre qui devait décider de leur mariage. Pour l’heure le jeune prince des Asturies semblait n’avoir d’yeux que pour Isabelle de France qui était si belle mais qui le considérait comme un gamin.
Au début de la croisière, après les embrassades et les révérences il y eut bien sûr le fait que beaucoup ne se connaissaient pas vraiment et ne savaient pas trop quoi se dire mais en évoquant le passé petit à petit il fut plus facile de parler du présent et de l’avenir et puis il y avait la présence du roi d’Italie Umberto dont le pays avait attaqué la Grèce et qui avait été l’ennemi notamment des Grecs et des Français mais comme le rappelle Michel de Grèce « […] mon oncle Paris, comme avant lui ma mère, m’avait déjà démontré l’injustice de cette accusation. Humbert II avait toujours été antifasciste, mais les circonstances l’avaient forcé à plus ou moins taire ce sentiment. Son père ayant abdiqué, il monta sur le trône pour être confronté à une situation impossible. Il accepta le référendum sur la monarchie qui se solda par un échec pour lui et le régime qu’il représentait. Il ferma les yeux sur le fait que les résultats du référendum avaient été ouvertement trafiqués. Il ignora publiquement que le renvoi de la monarchie n’avait rien à voir avec la volonté populaire mais bien plutôt avec des forces obscures, des courants souterrains et destructeurs. […] En remerciement il fut exilé et sa fortune confisquée. Jamais il n’exprima la moindre plainte, la moindre amertume. »
C’est ainsi que le roi visita des terres comme des îles qui avaient été italiennes. Le roi Paul marchait en tête avec les autorités locales – il expliquait volontiers ce qu’il en était de l’histoire des lieux. Mais à Rhodes par exemple le roi se retourna et chercha dans la foule, il aperçut au dernier rang le roi d’Italie, il fendit cette foule de ses parents et ramena l’ancien souverain. Ce fut ainsi, écrit Michel dans ses Mémoires insolites que les deux rois, celui d’hier et celui d’aujourd’hui, passèrent main dans la main sous le porche médiéval.
La reine pour mêler tout le monde avait eu l’idée de laisser le sort décider des placements à table. Au déjeuner chaque garçon tirait d’un panier un petit papier portant le nom d’une fille qui était parfois une vieille tante. Le soir les filles choisissaient dans le même panier le nom de celui qui devait être leur cavalier, c’est ainsi que Michel fut assis à côté d’une petite cousine inconnue, puis de la reine de Hollande ou de la grande-duchesse du Luxembourg. Il avait 14 ans, il était beau parleur, hâbleur, mais il tremblait de timidité devant toutes ces personnes illustres notamment lorsqu’on prenait les barques pour aller au rivage et qu’il y avait donc relativement peu de monde et puis lorsqu’on arpentait les ruines avec le roi Paul ou le prince Georges, le roi Umberto ou la princesse Marie Bonaparte. Michel vit alors aussi qu’il était difficile même à 14 ans de ne pas savoir danser ce qui était son cas, alors il ne dansait pas parce qu’il avait peur qu’on se moquât de lui et allait tôt s’enfermer dans sa cabine pour lire.
La princesse Béatrix, Trix, fut très aimée par le personnel de bord pour sa gentillesse et sa douceur. On apprécia aussi l’amitié et la bonne humeur de deux princesses particulièrement cools Hélène de France et Pilar d’Espagne.
L’Agamemnon était parti de Marseille le samedi 21 août 1954 mais officiellement la croisière commençait à Naples le lundi. La famille grand-ducale de Luxembourg et les Barcelone et leurs enfants montèrent à bord à Marseille. La plupart des autres montèrent à Naples le 23. Les souverains grecs arrivèrent à Naples sur le navire de la Marine grecque Navarino qui eut bien du mal en raison des vents. Michel et Anne de Roumanie qui étaient les premiers arrivés allèrent saluer la famille royale grecque sur le Navarino et prendre le café. La famille royale néerlandaise arriva à Naples dans son avion personnel pilotée par le prince Bernhard. En dehors du prince Georges de Grèce qui avait eu l’autorisation d’emmener son valet de chambre il n’y avait à bord que le personnel ordinaire de la compagnie et trois détectives grecs. La reine elle était accompagnée de sa première dame Mme Marie Carolou. Le prince Georges auquel on ne refusait rien put aussi faire charger dans sa cabine cinq coffrets de bouteilles de whisky. Il y eut une petite collision à Naples entre deux navires du fait d’un troisième mais heureusement peu de dégâts.
Le 24 la mer n’était pas très bonne pour arriver à Corfou mais le reste du voyage fut idyllique et c’est à Corfou que la famille royale d’Italie arriva depuis Athènes par avion car le roi n’avait pas le droit d’entrer en Italie. Le prince George fut fêté et très heureux à Corfou où il naquit et où il salua sous les acclamations la population, de même qu’en Crète dont il fut le haut-commissaire de 1898 à 1906 dans des conditions très difficiles.
Sa femme, tante Marie, fut victime d’un petit accident en Crète à Cnossos se blessant sur une grosse pierre au majeures du pied droit, elle fut emmenée dans une clinique à Héraklion mais elle put rejoindre le groupe au musée archéologique l’après-midi et le prince Georges fit boire à ceux qui le voulait manger des pois chiches et boire une boisson crétoise populaire le raki qu’on appelle la lave volcanique ou la flamme crétoise tant elle brûle la gorge.
Les menus étaient généralement grecs et c’est la reine qui en décidait tandis que les vins étaient ceux des domaines royaux de Tatoï. On avait également emporté 100 homards, 10 agneaux et 15 cochons de lait et tant d’ail qu’on pouvait suivre le navire à la trace dit-on.
L’Agamemnon faisait route la nuit. Le 25 août on visita Olympie. Le 26 Héraklion en Crète qui passionna la reine Juliana. Le 27 Rhodes, le 28 Santorin, à Santorin on utilisa 94 mules de Santorin pour transporter les passagers d’un port à l’autre et ce fut dit-on joyeux. Dans l’île de Délos l’archéologue grec Kontoleon et l’archéologue français Lemotier ont accompagné la visite guidée. Le 29 Mykonos, où beaucoup purent se baigner mais le bikini n’était pas accepté, et l’on s’approvisionna abondamment en yaourts chers au prince Georges, le 30 l’île de Skiathos qui comprend de nombreuses églises et monastères byzantins et médiévaux, le 31 le cap Sounion et le temple de Poséidon, le 1er septembre Athènes pour la visite de l’Acropole et des musées et le 2 Épidaure, enfin le 3 les ruines de Delphes et le 4 ce fut la séparation et ce jour-là le roi Paul n’annonça pas de fiançailles.
La reine Frederika à Delphes fit photographier ensemble les plus jeunes princes et également les plus jeunes princesses, ces dernières étaient Anne de France, 16 ans, Sophie de Grèce, 15 ans, Tatiana Radziwill, 17 ans, Hélène de Toerring-Jettenbach, Irène des Pays-Bas, Irène de Grèce et Diane de France. On peut retrouver cette photographie dans The Royal Chronicles.
Encore à Delphes la princesse Marie récita des poèmes d’Ernest Renan au cours d’un récital improvisé et l’on demanda aux plus jeunes princes et princesses s’ils voulaient monter sur scène à leur tour mais seuls quelques-uns tentèrent de surmonter le trac et le gagnant fut Henri le fils aîné du comte de Paris que les jeunes princesse couronnèrent de rameaux d’olivier. Après on se rendit au musée où la reine Juliana fut un peu lassée par les journalistes et leur dit : « Plus de photos, laissez-moi me concentrer, profiter de ses chefs-d’œuvre. » Les journalistes ne manquèrent pas non plus de photographier Maria Pia de Savoie très élégante et dont on murmurait qu’elle serait bientôt fiancée. Toujours à Delphes en cette fin de croisière le roi Umberto a déjeuné seul avec son épouse et ses trois enfants dans un restaurant avant de regagner Athènes pour y passer quelques jours. On disait à l’époque que Maria Pia épouserait Christian de Hanovre mais cette rumeur n’a pas duré.
Ce fut également l’occasion le 31 août à Épidaure au Théâtre national antique d’écouter Hippolyte d’Euripide et donc la résurrection du théâtre qui devait servir beaucoup par la suite sous la monarchie notamment avec le même protocole puisque c’est un théâtre d’été, les princes étant en chemise blanche et sans cravate mais avec une ceinture de smoking ce que le roi Paul appelait des smokings grecs, qui furent utilisés jusqu’à la fin de la royauté. La reine avait à sa droite le roi Umberto et elle avait également placé au premier rang Christian de Mecklembourg qui avait pu être libéré des camps de concentration soviétiques grâce à ses efforts et il avait attendu toutes ces années sans perdre la conviction que sa fiancée Barbara de Prusse l’attendrait et c’est ce qu’elle fit ; ils s’étaient donc mariés le 11 juillet 1954 à et la croisière était leur voyage de noces après 10 années si difficiles et la perte de leurs biens en Allemagne de l’Est. Étaient également présents le vice-président du gouvernement grec Panagiotis Kanellopoulos et l’amiral Périclès Joannidès, chef de la maison du roi et veuf de la princesse Marie de Grèce.
La reine Frederika avait appris la libération de son cousin Christian qui avait disparu depuis plus de sept ans et avait été condamné à 25 ans de prison, et le fait qu’il était rentré chez lui et chez sa mère en bonne santé, au moment où elle partait avec le roi pour une cérémonie officielle. Le roi lui demanda ce qui lui arrivait, elle montra le télégramme dont le roi fut naturellement très heureux mais il ajouta : « Mon Dieu, arrête de pleurer parce que maintenant nous devons partir, nous rencontrerons du monde et on pourrait penser que nous avons eu une querelle de famille ! » et la reine ne devait pas oublier de remercier un diplomate qui quittait Athènes et qui avait joué un grand rôle dans cette libération.
Dans l’île de Rhodes le roi Umberto avait reçu deux journalistes italiens venus en avion le rencontrer avec l’autorisation des autorités grecques et l’aide du consul italien.
Le comte de Paris lui avait reçu sur le navire un télégramme qui fit qu’il interrompit et en fait termina là son voyage et par un vol spécial put décoller à 8h00 du matin le 26 août de l’aéroport vers Rome et Paris et ce pour suivre l’évolution de la politique française concernant le traité sur la Communauté européenne de défense (CED). Ce projet pendant les années 1952 à 1954 fit énormément de bruit en France et les partis politiques même étaient divisés entre cédistes et anticédistes même au MRP. Les communistes et les gaullistes étaient fermement opposés à la CED. La fin du danger communiste avec la mort de Staline en mars 1953 avait rendu moins utile la CED et pour les militaires français la Guerre d’Indochine ne plaidait pas en faveur de la communauté. Mendès France qui était président du Conseil essaya lors de la Conférence de Bruxelles du 19 au 22 août de négocier un nouveau protocole modificatif du traité ce qui fut refusé par ceux des États qui avaient déjà ratifié le traité et l’Assemblée nationale écarta définitivement le 30 août la CED sans débat de fond.
Le comte de Paris avait rencontré de Gaulle le 13 juillet 1954 pour parler de la République et spécialement de la CED et tous deux considéraient qu’il s’agissait d’un marché de dupes comme le comte de Paris l’écrivait dans son Bulletin mensuel que le général lisait régulièrement. Le reine Frederika en voulut assez longtemps au comte de Paris pour son départ mais tout s’arrangea bien entendu et était oublié lors des mariages de Juan Carlos et de Michel.
Gérard
28 août 2019 @ 10:40
Mieux lire Mary que Marie pour la dame d’honneur de la reine des Hellènes car c’était une belle et généreuse américaine de naissance.