
Rose était libre. Libre, il fallait vivre, voire survivre. La liberté ? La veuve Beauharnais allait en user et en abuser. Et elle ne fut pas la seule.
Ci-dessus : « Incroyable et Merveilleuse » en 1797 par Louis-Léopold Boilly – Collection privée
Elle avait été séparée de Lazare Hoche, il lui fallait le reprendre. C’était à la fois facile et difficile. Le beau Lazare était un homme à femmes mais il avait aussi une femme dont il était amoureux. Il avait épousé à Thionville Adélaïde Déchaux, le 11 mars 1794, et il était amoureux de “l’ange de sa vie”.

Le général Lazare Hoche (1768-1797) – Musée Carnvalet Paris
C’était à la veille de son départ pour diriger l’armée d’Italie et le 11 avril il était emprisonné aux Carmes. Libéré il veut la rejoindre mais il tarde, confiant à sa femme qu’il vivait “caché, ne fréquentant aucun lieu public et pas du tout les lieux de spectacle.” Cela ne l’empêchait pas de fréquenter les lieux privés comme la maison de Mme Hosten, l’amie de Rose.
Antoine-Joseph Santerre (1752-1809), bon bourgeois converti à la Révolution, avait participé, entre autres à l’exécution du roi Louis XVI, à un certain nombre de combats, été pour et contre Montagnards et Jacobins. Il avait été emprisonné à la prison des Carmes. Il y avait connu Rose et ses amies qui lui avaient fait bon accueil, bref un homme de son époque, une girouette corrompue. Il dira de Hoche qui “enfermé avec ces dames avait eu beaucoup de prévenances pour elles.”

Antoine-Joseph Santerre (1752-1809), commandant de la garde nationale de Paris. Musée Carnavalet
On ne pouvait être plus clair. Rose était de ces dames. Elle avait eu des amants mais avec lui elle découvrait l’amour du cœur et des sens. Elle était amoureuse et sut le reconquérir rapidement. Lui aussi était amoureux du corps de la belle créole, mais restait tendrement attaché à sa femme.
Il dépense des fortunes pour sa maîtresse car Rose commence à coûter cher aux hommes mais il déclare à propos de sa femme “je l’aime, plus que je ne l’ai jamais fait.”
Si, lorsqu’il est en mission, Rose ne lui écrit pas, il se plaint : “Je désespère de ne recevoir aucune réponse de la femme que j’aime, de la veuve dont je suis habitué à considérer le fils comme le mien.” En effet, il a pris Eugène sous son aile, comme apprenti aide de camp.
Rose veut plus que l’amour, elle veut la sécurité. Et seul le mariage pourrait lui apporter. Malgré ses demandes, Lazare Hoche ne cède pas. La naissance d’une fille met fin à tout espoir de Rose. Elle comprend que son amant ne quittera jamais sa femme.
Rose est réaliste sous ses dehors, langoureux. Il lui faut vivre. Installée au 371 rue de l’Université, elle fait payer son loyer et son train de vie par Lazare mais ce n’est pas assez.
Elle emprunte aux uns et aux autres, avec la promesse de rendre, ce qu’elle fera en empruntant à d’autres. Un banquier de Dunkerque, Emery, ami des La Pagerie, faisant des affaires aux Antilles, lui avance des fonds. Elle écrit à sa mère “ Il ne me reste que vous ma chère maman pour unique soutien.” Cet appel à peine discret reste sans aide financière, Mme de La Pagerie ayant des soucis d’argent de son côté.
Rose, sans scrupule tire une lettre de change de 1000 livres sterling (environs 173 000€) sur le nom de sa mère. Il est vrai que cette dernière a du bien et elle est seule à recevoir les revenus de la plantation, dont elle s’occupe de manière active. On peut imaginer sa réaction à la réception de la lettre de change. Le montant des besoins d’argent de Rose, et en conséquence de ses dettes, sera toujours astronomique.

Madame Tascher de La Pager née Rose Claire des Vergers de Sannois (1736-1807)
L’après-Thermidor est une période d’une inflation terrible. Un gigot pouvait coûter jusqu’à 1200 livres ( 12000€). Ce sont des montants hallucinants qui, en réalité, ont perdu toute signification. Les assignats émis par la Révolution ne valent plus rien. Ceux qui ont de l’or peuvent s’en sortir. Rose emprunte 50 000 livres à sa tante, Mme Renaudin.
Il y a deux mondes à Paris celui de la misère et celui de l’extrême richesse. Les pauvres qui ont encore du bien le cède à ceux que la Révolution a outrageusement enrichis. Rose ne fait pas exception ; elle vend ce qu’elle peut, et comme elle le peut, pour combler l’abysse de ses finances. Elle vend, elle achète, elle revend. On ne sait pas vraiment ce qu’elle a fait pour survivre et trouver de l’argent. Elle est riche de ses dettes. Il y a toutefois un double capital, son corps et son charme que la veuve Beauharnais saura faire fructifier.
Theresa Cabarrus, fille de banquier, née dans la richesse, ci-devant marquise de Fontenay, probablement présentée à la Cour, ruinée par son mari, épouse son amant, Tallien, l’homme fort du nouveau régime.
Elle était une femme extraordinaire. Ayant brillé sous l’Ancien Régime, elle brillait à nouveau sous le nouveau. Elle saura trouver de l’argent, là où il y en a.
Mais elle finira, toujours riche mais triste, princesse de Chimay. Tallien, lui, finira dans une pauvreté quasi sordide, méprisé de tous ceux qui lui devaient tout de même d’avoir mis fin à la tyrannie de Robespierre. Il mourut le 16 novembre 1820, dans sa “Chaumière” du quartier des Champs-Elysées.

Madame Tallien en 1795 par Jean-Baptiste Isabey
“Mme Tallien est infiniment belle et bonne, elle ne se sert de son immense crédit que pour faire accorder des faveurs aux malheureux qui s’adressent à elle et elle ajoute à tout ce qu’elle accorde une telle expression de satisfaction que l’on dirait qu’elle vous doit encore des remerciements. Son amitié est pour moi ingénieuse et tendre; je vous assure que la mienne ressemble à celle que j’ai pour vous : cela doit vous permettre d’imaginer mes sentiments pour Mme Tallien”. Ce sont les mots mêmes de Rose écrivant à sa tante.
Theresa Cabarrus jouit d’un prestige immense auprès de tous. Elle a sauvé de nombreuses vies sous la Révolution, elle a aidé matériellement tant de personnes ensuite que tout lui est pardonné, surtout ses extravagances.
Avec une telle amie, Rose ne pouvait qu’être lancée dans le “grand monde” post-révolutionnaire. L’amitié entre ces deux femmes fut réelle et sincère. Rose lui écrira “ Ce qui est bien hardi pour moi est tout naturel pour vous, peut-être pas plus jolie, mais incomparablement plus fraîche.”
Theresa avait 22 ans et Rose 32. Elles ne furent jamais jalouses l’une de l’autre. Elle savaient partager et étaient bonnes toutes les deux.
Le couple formé par Jean-Lambert Tallien (1767-1820) et Theresa Cabarrus est certainement un des plus célèbre de la période révolutionnaire. Il était le fils d’un maître d’hôtel du marquis de Bercy, elle était la fille du banquier du roi d’Espagne, deux mondes totalement différents. Issu de la classe moyenne caractéristique de la Révolution, celle de la petite bourgeoisie, Tallien reçut une éducation sévère contre laquelle sa personnalité indépendante se rebella. Il est un homme des temps nouveaux. Débats politiques, fréquentations de clubs, journaux populaires, rédaction de libelles étaient ce à quoi il portait le plus grand intérêt. Il se découvrit grand orateur, capable de capter l’attention des foules.

Jean-Lambert Tallien
Dès le début de la Révolution, âgé de vingt-deux ans, il en adopte les idées, fonde un journal “L’ami des citoyens”, fréquente le “Club des Jacobins” dont il devient vice-président, il participe à l’attaque des Tuileries, le 10 août 1792, il vote sans état d’âme la mort de Louis XVI. Mais le personnage est complexe.
La Révolution prometteuse de liberté politique, dans un cadre constitutionnel, qu’il a soutenue et appelée de tout son cœur prend un chemin terrifiant qu’il n’avait pas prévu.
Tallien n’a pas la violence de Danton, n’a pas la cruauté de Robespierre. Mais il partage leurs convictions mais pas leurs moyens pour les faire appliquer.

Massacres de Septembre
La proclamation de la République, le 21 septembre 1792, accompagnée de massacres, que Tallien ne pouvait approuver, lui laissaient un profond sentiment de malaise : des “ souvenirs douloureux”, comme il l’écrira lui-même. Il sauva même des vies quand il le put. Il n’a que vingt-cinq ans et lorsqu’il est envoyé tout d’abord en Vendée en mars 1793 il fait preuve d’un grand sens de l’organisation, et d’une capacité à conquérir l’opinion publique par un caractère à la fois ferme, conciliant, décidé et courageux. Lorsque, en novembre 1793, en qualité de “proconsul », il est chargé de rétablir l’ordre à Bordeaux, il y parvient sans verser trop de sang ((102 exécutions en sept mois alors qu’il y eut 1379 arrestations).
La souffrance humaine ne le laisse pas insensible. Mais la terrible Loi des Suspects, votée le 17 septembre 1793, oblige Tallien à laisser une commission militaire exécuter les rebelles en masse.

Maximilien de Robespierre en 1793 -Musée du Château de Versailles
Ce n’est même plus maintenant de répression qu’il s’agit, mais de l’instauration d’un véritable système de gouvernement révolutionnaire basé sur la Terreur et la Vertu, qui a ses lois propres et ses principes inaccessibles aux non-initiés. Robespierre va bientôt en faire l’apologie à la Convention.
Jean-Lambert Tallien rencontre Theresa Cabarrus lors d’un dîner à Bordeaux, où elle s’est réfugiée avec son fils et son oncle, par crainte de ce qui se passait à Paris. Elle a déjà fait parler d’elle.
Selon un témoin de l’époque, “ Elle apprend qu’un navire anglais est sur le point de prendre la mer avec plus de trois cents passagers, familles nobles, familles parlementaires, familles royalistes de Bordeaux, qui n’échapperont pas au tribunal révolutionnaire. Mais le capitaine anglais, qui n’est pas un sauveur pour l’amour de Dieu et de son prochain, mais par amour de l’or, ne veut pas mettre à la voile faute de trois mille francs qui manquent à la somme consignée par les émigrants. Mme de Fontenay ( son nom à l’époque) s’indigne devant son oncle. Quoi ! s’écrie-t-elle, tant de monde périrait faute de trois poignées d’or…Et, sans vouloir écouter ni son mari ni son oncle, elle monte en voiture, elle va trouver le capitaine et lui compte la somme imposée.
Le capitaine veut lui donner un reçu. « Non, lui dit-elle ; je ne vous demande que la liste de vos passagers. Le capitaine se contente de copier à la hâte les vingt principaux noms. Madame de Fontenay revint toute joyeuse et s’arrêta devant le théâtre, à la rencontre de son oncle, s’écriant : “Ah ! que je suis contente de m’être arrêtée à Bordeaux! ”

Port de Bordeaux par Joseph Vernet
Telle est la femme que rencontre Tallien. Une aristocrate au grand cœur et courageuse, pour elle et pour les autres ! Elle l’éblouit. Il en tombe amoureux.
Pour aider son amie Justine Boyer-Fonfrède, dont le mari, un des plus riches armateurs de Bordeaux guillotiné à Paris pour ses convictions girondines, en essayant de lui faire rendre ses biens, elle intervient directement auprès de Tallien le nouveau maître de la ville. Elle avait compris tout de suite l’effet que la femme avait fait sur l’homme.
L’envoi du billet à Tallien eut pour effet de la faire arrêter. En effet, Jean-Lambert n’avait pas que des amis et recevoir un billet de la ci-devant Fontenay pouvait signifier une collusion avec l’ennemi girondin. Tout en elle, son nom, sa fortune supposée, sa famille la désignaient à la vindicte des représentants du peuple. Deux d’entre eux virent là l’occasion de se débarrasser de Tallien qu’ils détestaient.
Début décembre 1793, elle est enfermée à la prison du fort du Hâ, bâtisse du XVe siècle dont la “Tour des Anglais” est considérée comme sûre par les révolutionnaires.
C’est l’antichambre de la guillotine à Bordeaux. Incarcérée, Theresa y subit les pire conditions. Elle n’avait que 18 ans. Et sa jeunesse n’acceptait pas ce destin. Theresa avait du charme et des charmes. Elle s’en était déjà servi sous les ors de l’Ancien Régime, elle sut s’en servir à partir d’une prison. Se souvenant de l’effet qu’elle avait fait à Tallien, lors de leur rencontre, elle demanda à ses geôliers de le rencontrer. Il accepta. Il est probable que chacun des deux, l’une en écrivant et l’autre en acceptant la rencontre, savait ce qui allait se passer.
A peine libérée, ou même avant selon certains, elle se donna à lui. Probablement pour sauver sa vie, mais aussi parce qu’il lui plaisait. Tallien était bel homme, avait de la prestance et il exerçait le pouvoir. Tout pour séduire Theresa qui ne se cacha jamais de son appétit des hommes, du pouvoir et de l’argent. Mais d’une nature profondément bonne, elle sut toujours utiliser ses charmes pour aider les autres.
C’est le début d’une histoire d’amour qui laisse perplexe. Elle sera pour lui l’amour de sa vie, il sera pour elle, un amant puis un mari à qui elle devait, par deux fois la vie et le retour sur le devant de la scène sociale et politique. Ces deux êtres sont à la fois semblables et fort différents. Tous les deux charismatiques, patriotes, ouverts aux idées nouvelles et défenseurs de la Révolution sans ses excès de terreur, ils n’ont cependant pas la même conception du bonheur.
Theresa est habituée au luxe depuis sa plus tendre enfance, elle aime recevoir, se vêtir pour éblouir, se faire courtiser. Tallien rêve d’une vie de famille plus bourgeoise, avec une femme et des enfants autour de lui. Le 26 décembre 1794, ils se marièrent à Paris.
Ils eurent une fille, Rose-Thermidor. Née le 26 mai 1794, elle eut Rose de Beauharnais comme marraine. Belle-fille du prince de Chimay, en 1815, elle épousera le comte Félix de Narbonne-Pelet, secrétaire général de la préfecture de l’Orne. Elle mourut en 1862. Sa descendance se retrouve encore dans la famille de Sartiges, famille noble d’extraction féodale.

Portrait présumé de Theresa et de sa fille Rose-Thermidor par Louis Léopold Boilly
Après les angoisses de l’attente de la guillotine, après le sursaut de courage pour éliminer Robespierre, le couple se lance dans une vie de plaisirs effrénés, mais ils ne sont pas les seuls.
La couple Tallien s’est porté acquéreur d’une maison appelée “ La Chaumière”, au bas de l’Allée des Veuves, aujourd’hui avenue Montaigne, qui allait des Champs-Elysées à la Seine, presque la campagne.
Elle n’a d’une chaumière que le nom. C’était une longue maison rouge composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, au toit, certes couvert de chaumes, mais à l’intérieur décoré à l’antique, vestibule pompéien, colonnes de marbre, lampes à trépied, statue de la maîtresse de maison en Diane. Elle reflète le goût de la société qui y est reçue.

La Chaumière

En encadré la Chaumière au début de l’Allée des Veuves près de la Seine
aujourd’hui la Brasserie Francis
En 1817, elle sera remplacée par une minable guinguette “L’Acacia” dans laquelle mourut Tallien.

La Chaumière en 1833
En attendant tous ceux qui comptent à Paris, et donc en France, s’y pressent, Rose la première. Mais outre les hommes du moment on y voit aussi la duchesse de Coigny, muse d’André Chénier, qui écrivit pour elle “ La Belle Captive”.
Napoléon, en vrai goujat, lui demanda aux Tuileries, lors d’une réception, “Madame de Coigny, aimez-vous toujours autant les hommes ?”, elle répondit : « Oui, sire, surtout lorsqu’ils sont bien élevés ».

Aimée de Coigny (1769-1820) en 1797 – Par Adolf Ulrik Wertmüller (1751-1811)
Madame de Staël (1766-1817), ne néglige pas de s’y rendre, Mme Permon, née Panoria Stéfanopoli, grecque de Cargèse en Corse, connaissance des Bonaparte, mère de la future duchesse d’Abrantès, en est aussi. Rose y emmena Juliette Récamier (1777-1849).

Mme de Staël, Miniature d’Arlaud – Bibliothèque nationale de France, Paris
La belle Juliette Bernard a 19 ans, mariée depuis deux ans au banquier Jacques Récamier (1751-1830), qui serait en fait son père naturel, union donc de convenance qui permet à Juliette de jouir de son immense fortune. Elle est l’une des premières à se meubler en style « étrusque » et à s’habiller « à la grecque ».

Madame Récamier vers 1798 par Eulalie Morin (1765-1837) – Musée national du Château de Versailles
Theresa Tallien, Juliette Récamier et Rose veuve Beauharnais, seront les “Trois Grâces” du Directoire.

Portrait inachevé de Rose devenue Joséphine, en 1800, par Proudhon – Musée de la Malmaison
Les deux premières sont très riches, la troisième n’a rien mais l’on dit d’elle : “L’égalité de son humeur, la facilité de son caractère, la bienveillance qui animait son regard, et qu’exprimaient non seulement ses discours, mais aussi l’accent de sa voix ; certaine indolence naturelle aux créoles, qui se faisait sentir dans ses attitudes comme dans ses mouvements, et dont elle ne se défendait même pas entièrement dans l’empressement qu’elle mettait à rendre un service; tout cela prêtait un charme qui balançait l’éclatante beauté de ses deux rivales…Au reste, quoiqu’elle eût moins d’éclat et de fraîcheur qu’elles, grâce à la régularité de ses traits, à l’élégante souplesse de sa taille, à la douce expression de sa physionomie…elle était belle aussi.”
Elle sait se parer, elle a appris à marcher, à s’asseoir, à mettre son corps en valeur, elle a l’art de poser son regard irrésistible, cils recourbés et yeux de biche.
La timide Rose Tascher de la Pagerie, la provinciale arrivée à Paris en est devenue presque la reine. Tous les hommes en sont amoureux.

Thérésa Tallien en 1798, par Adèle Varillat, Musée Boucher-de-Perthes – Abbeville
Elle alla moins loin que Theresa Tallien dans l’extravagance vestimentaire. Elle sut se vêtir un peu plus qu’elle ou Mme Hamelin, son amie, créole comme elle, “vêtue d’un simple chiffon de gaze de couleur chair”, une robe transparente fendue jusqu’aux hanches retenue par une simple ceinture et ne dissimulant plus rien de ses seins pommelés” se promenant ainsi dans la rue.
Madame Hamelin était femme de banquier. Elle aimait les hommes et ne s’en cachait pas. Elle fut la maîtresse d’Ouvrard, entre autres. Surnommée le “plus grand polisson de France”, elle eut une vie faite de scandales, de mondanités, de grandes amitiés et d’intelligence. Elle resta l’amie de Rose jusqu’à la fin.

Portrait de Madame Hamelin, née Fortunée Lormier-Lagrave (1776-1851) Par Andrea Appiani en 1798 – Musée Carnavalet
Favières auteur dramatique écrivait à sa sœur en 1798 : “La mise des femmes à Paris est délicieuse, ma chère sœur ; la manche de la robe ne descend que cinq à six doigts au-dessus du coude, les rubans croisés par derrière et passant sous les bras en faisant le tour sur chaque épaule, reviennent former une ceinture avec une rosette sur le côté ; la taille est courte, ce qui grandit singulièrement la plus petite femme. Presque toutes vont à pied ; beaucoup, parées comme des nymphes, relèvent le jupon et la robe par le côté et portent avec grâce tout le flot des plis rassemblés sur le bras, découvrant ainsi la jambe jusqu’au genou par devant et quelque peu de jarret par derrière.

La Parisienne vue de Londres
Au total, il faut bien avouer qu’elles ont une langueur, un charme, une coquetterie, un petit air coquin et abandonné qui damnerait un ermite. – Toujours la perruque blonde, et presque rien autre sur le corps que du linon, de la gaze ou du crêpe. Le soulier plat de satin vert pomme, le bas de soie blanc à coins de satin brodé rose ou lilas ; le chapeau très large et plat tombant sur les côtés comme un parasol, et le tout garni de rubans à grosses coques, la forme toute ronde sur la tête. – Je t’assure, il faut voir tout cela pour modeler ses habillements si l’on veut être muse comme elles le sont. – Le détail n’est rien en comparaison de la vue.”
Cette simplicité coûte cher, très cher, et Rose continue de s’endetter.
Les “Incroyables” et les “Merveilleuses” dansent aussi dans les six cent quarante bals que compte Paris. Ces dames sont couvertes de diamants sur des corps dénudés. Mais la réalité est que le reste de la population meurt de faim.

Bal de la Bastille » Ici on danse » Gravure de Jacques François Joseph Swebach-Desfontaines (1769-1823)
Rose en serait réduite à cette extrémité, ses domestiques et ses enfants avec elle, si elle n’avait su utiliser ses appâts pour séduire et les monnayer.
Il est difficile de dire que celle qui sera un jour impératrice des Français se prostitue. Et pourtant c’est vrai comme il est vrai que son corps est hors de prix et qu’elle sait choisir ses amants.
Après Hoche, il y aura le marquis de Caulaincourt, tombé amoureux d’elle à 54 ans. Elle préfère les hommes plus jeunes mais il est riche. Les Caulaincourt, aristocrates de l’Ancien Régime, deviendront bonapartistes et c’est le fils de son amant qui sera un jour un des artisans de sa répudiation.
Au début de 1795, Rose écrivit ce billet : “Il y a bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir. C’est bien mal à vous d’abandonner ainsi une ancienne connaissance. J’espère que vous serez sensible à ce reproche. Je demeure, maintenant, rue de l’Université n°371.”
Il était adressé à l’autre grand homme du moment, le ci-devant vicomte Paul de Barras (1755-1829). Elle lui en envoyé un autre : “ Dites à Barras que je suis depuis trois jours dans mon lit malade d’un rhume, que c’est bien mal à lui de n’être pas venu me voir et qu’il faut être bien son amie pour le lui pardonner.”

Paul Barras portant son costume d’apparat de Directeur – Aquatinte de Pierre-Michel Alix, Paris, musée Carnavalet
Barras était un ami de Theresa Tallien et c’est probablement chez elle que Rose fit sa connaissance. On ignore toutefois quand ils sont devenus amants.
Barras a la réputation d’être beau, intelligent, élégant, raffiné, séduisant. Il est riche. Il a donc tout pour plaire à Rose. De mœurs considérées comme corrompues, même dans une époque où la vertu n’était pas maîtresse, Barras est un homme à femmes mais on dit aussi à hommes. En fait il n’aime que l’argent et le luxe. Rose aussi !
Pour lui, elle était le luxe, car la veuve Beauharnais était une belle proie. Pour elle, il était l’argent dont elle avait besoin. Rose et lui ont une moralité élastique, en fait, ils n’en ont pas du tout. Une intervention de leur part coûte 100 000 francs au demandeur.
Sous la Révolution, Rose a sauvé des vies pour rien, sous le Directoire, elle fait payer ses amants pour sauver la sienne.
Dans le marchandage des plaisirs Theresa Tallien, Rose de Beauharnais et Paul Barras sont passés maîtres. Leur trio défraie la chronique au point qu’on leur suppose des orgies. Vrai ou faux ? Il est difficile de le dire. Une chose est certaine, ils ne s’embarrassaient pas de préjugés. Tallien, Theresa, Barras, Rose, Ouvrard, il est difficile de débrouiller cet écheveau financier et sexuel qui va de 1795 à 1798.

Caricature anglaise en 1805
Cette caricature anglaise en dit long sur leurs supposées relations sexuelles. Mais datant de 1805, on peut y voir une propagande anti française, l’une étant désormais impératrice des Français et l’autre Princesse de Chimay
Amant et agiotage lui permettent de s’offrir, en location, un petit hôtel particulier 6 rue Chantereine, près de la Chaussée d’Antin, appartenant à Julie Carreau (1756-1805), une demie-mondaine, entretenue par le comte de Ségur, séparée du comédien Talma et dont Benjamin Constant fut le grand ami.
L’hôtel est entouré d’un beau jardin de 3330 m2. Le rez-de-chaussée comprend quatre pièces, dont la chambre à coucher de Rose, le tout meublé avec une certaine sobriété à l’antique mais aussi avec une surabondance de miroirs.
L’étage est réservé aux domestiques. Aucune chambre prévue pour Eugène ou Hortense. Son fils est pensionnaire au Collège Irlandais à Saint-Germain-en-Laye et Hortense, également à Saint-Germain, depuis septembre 1795, chez Mme Campan à l’Institution nationale de Saint-Germain, qui deviendra l’école de la Légion d’Honneur. Rose aime ses enfants mais elle ne peut en aucun cas leur laisser partager sa vie de femme entretenue et libertine.

Plan de l’hôtel de Rose Rue Chantereine, en vert sur l’image

L’hôtel de Rose
Barras paie aussi les frais de la maison de campagne qu’elle a prise à Croissy. Le futur chancelier Pasquier décrira ainsi l’approvisionnement de la maison de Rose : “Volailles, gibiers, fruits rares encombraient la cuisine ; nous étions alors à l’époque de la plus grande disette…”
La disette était aussi le lot d’un jeune général dont la demie-solde ne lui permet qu’un seul repas par jour. Il ne roule pas carrosse pour aller voir Theresa Tallien, dont il est un peu amoureux.
Il se nomme Napoleone Buonaparte. Il est petit, malingre, il a le teint jaune, mal coiffé, mal habillé et il est corse. Autrement dit, il n’a rien d’un muscadin.
Né dans une bonne et ancienne famille d’Ajaccio, ralliée à la France dès 1769, reconnue noble en France le 13 septembre 1771, il n’a aucune fortune. Ayant embrassé les idées de la Révolution, il sut bien la servir le 18 décembre 1793 en reprenant Toulon aux Anglais.
Bien que nommé général de Brigade , il est sans affectation, suspect aux yeux de tous, pour son amitié avec Augustin Robespierre, pour avoir refusé de combattre en Vendée, espérant un commandement dans l’armée d’Italie. Mais le 5 octobre 1795 (13 Vendémiaire an III), il sut réprimer une insurrection royaliste. Le 16 octobre suivant, il fut nommé général de division, le 25 octobre général en chef de l’armée de l’Intérieur, poste où il succède à Barras devenu Directeur.

Etude pour le portrait de Bonaparte en 1796 par Andrea Appiani
Le 15 octobre il avait été présenté à Rose de Beauharnais. Le “Général Vendémiaire” , comme il fut appelé, avait sauvé le régime dont elle et tant d’autres bénéficiaient. Tous lui en furent reconnaissants, elle la première.
Elle vint en personne le remercier non pour le régime mais pour son fils Eugène. Barras avait donné l’ordre que les sections dont dépendait Eugène soient désarmées. Ce dernier craignait d’avoir à se séparer du sabre de son père. Il alla, en pleurant, voir le général Bonaparte qui lui permit de le garder. Ce fut, pour les deux hommes, le début d’une grande affection, faite d’estime et de respect mutuels. Pour Rose ce fut l’approche d’un homme dont on sentait bien que s’il était déjà quelqu’un, il serait demain encore plus.

Désirée Clary en 1807, alors Madame Bernadotte par Robert Lefèvre
Collection du palais royal de Drottningholm à Stockholm
Buonaparte était impécunieux, Barras lui aurait donné le conseil de se marier et de préférence avec une femme riche. Il avait bien eu une fiancée à Marseille, Désirée Clary, mais il ne convenait pas à sa famille.
Elle ne sera que reine de Suède un jour. Une femme riche ? Madame Tallien pourrait divorcer, elle lui a ri au nez. L’actrice Mademoiselle Montansier (1730-1820) , riche à 65 ans, pourrait lui convenir mais elle est assez réaliste pour refuser.

Mademoiselle Montansier Collection du Théâtre Montansier à Versailles
Madame Permon entre alors dans ses vues mais lorsqu’il fait sa demande, elle lui dit : “Laissons cette plaisanterie ; elle m’afflige devant vous.”
Il y a Rose de Beauharnais qui mène grand train et qu’il croit donc riche, ignorant sans doute que Barras est la source de cette richesse. Elle a un charme fou, tient à l’ancien monde, occupe une position éminente dans le nouveau et, de surcroît, est veuve donc libre.
Theresa Tallien, pour laquelle Barras devient une conquête possible, choisit de le séparer de Rose et quoi de mieux que de la mettre dans les bras de ce jeune général plein d’avenir. L’argent ? Ils en trouveront toujours.
D’ailleurs Buonaparte commence en avoir assez pour aider sa famille. Et Rose, bien que couverte de dettes, a toujours su en trouver.
Probablement sur ses conseils, Rose écrivit, le 28 octobre 1795, le billet qui allait permettre à la prédiction de la voyante des Trois Islets de se réaliser.
“ Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime : vous l’avez tout-à-fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée. Venez demain septidi déjeuner avec moi. J’ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur. Bonsoir, mon ami, je vous embrasse – Veuve Beauharnais.”
Il ne fit pas attendre sa réponse, envoyée le même jour : “ Je ne conçois pas ce qui a pu donner lieu à votre lettre. Je vous prie de me faire le plaisir de croire que personne ne désire autant votre amitié que moi, et n’est plus prêt que moi à faire quelque chose qui puisse le prouver. Si mes occupations avaient permis, je serais venu moi-même porter ma lettre – Buonaparte”
Quelque semaines plus tard, en décembre, il lui écrivait : “Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ?”

Signature de Buonaparte en 1795
Rose était désormais Joséphine et le restera pour la postérité.
Merci à Patrick Germain pour cette troisième partie. A suivre…
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