
Devenir, être et rester Madame Bonaparte ne fut pas chose aisée pour Joséphine. Le 15 octobre 1795, elle rencontrait Napoleone Buonaparte, le 9 mars 1796, elle l’épousait.
Il était huit heures du soir, Joséphine vêtue d’une robe de mousseline blanche, ceinte d’une écharpe tricolore, attendait en compagnie des témoins, dans une salle de la Mairie du IIème arrondissement, installé dans l’Hôtel Mondragon ( actuellement siège social de la BNP), 3 rue d’Antin, un Napoleone qui n’arrivait pas.
Ci-dessus, signatures de l’acte de mariage dont celle des témoins, Tallien et Barras

La salle du mariage en l’hôtel Mondragon
Il y avait le commissaire du Directoire devant célébrer le mariage et les témoins Barras, Directeur, celui qui avait lancé l’idée du mariage, Tallien, dont la gloire déclinait et dont la femme, Theresa, avait contribué à faire accepter le mariage. Enfin Calmelet, homme de confiance de Joséphine depuis longtemps, était le dernier témoin.
Le décor de la pièce est beau mais l’atmosphère est froide au propre comme au figuré. Tous se demandaient ce qui se passait et pourquoi le futur n’était pas encore là.
Enfin à dix heures apparut Buonaparte, accompagné de son aide de camp, Lemarois, qui avait grimpé les escaliers en courant. Il ne venait pas de loin, à peine 200 mètres, de la rue des Capucines où était son quartier général. Ses premiers mots furent adressés au commissaire : “ Allons donc, monsieur, mariez-nous vite !”.

De la rue des Capucines à la rue d’Antin
Le général Vendémiaire n’avait pas de temps à perdre. Le 2 mars 1796, soit une semaine avant, il avait été nommé général en chef de l’armée d’Italie. Et il allait partir sous peu en campagne, en fait vers son destin car la campagne d’Italie, a priori de peu d’importance, sera la début de la gloire de Napoléon. Mais tous l’ignorent encore.
Ce fût un drôle de mariage. Tout d’abord tout opposait leurs personnalités. Il était jaloux, économe, ordonné.
Elle était légère, dépensière et désordonnée. Célébré à la hâte, la cérémonie était entachée de nullité car l’officier d’état-civil n’en était pas un, le préposé, un certain Leclercq, fatigué d’attendre était allé se coucher. Les mariés ont menti sur leur âge. Si Joséphine s’est rajeunie de trois ans, Napoléon ne s’est vieilli que d’un.
Avant le mariage, il avait cherché à connaître l’état de sa fortune en interrogeant son banquier. Il la croyait riche, elle n’a que de bons revenus, 20 000 livres venant de La Martinique, à peine de quoi survivre, surtout pour elle.
Qu’à cela ne tienne Joséphine a aux yeux de Napoléon bien d’autres attraits. Quand elle lui en fait le reproche, lui écrit : “Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui donc ? Ah ! madame, j’aurais donc bien changé ! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une âme si pure…Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine ? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon cœur par les volontés les plus opposées, mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable…Je te donne trois baisers : un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux.” Il l’aime, il fera sa fortune. Elle ne l’aime pas, elle fera son désespoir.

Original de la lettre de reproches
A une amie, dont on ignore l’identité, début 1796, elle écrivit : “ On veut que je me remarie, ma chère amie. Tous mes amis me le conseillent, ma tante (Madame Renaudin) me l’ordonne presque, et mes enfants m’en prient. Pourquoi n’êtes-vous pas là pour me donner vos avis dans cette importante circonstance, pour me persuader que je ne puis refuser cette union, qui doit faire cesser la gêne de ma position actuelle ?…Vous avez vu chez moi le général Buonaparte. Eh bien, c’est lui qui veut servir de père aux orphelins d’Alexandre de Beauharnais, époux à sa veuve. – L’aimez-vous ? allez-vous me demander. Mais non ! – Vous avez donc pour lui de l’éloignement ? – Non, mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplait…L’amour étant une espèce de culte, il faudrait aussi, avec lui, se trouver toute différente de ce que je suis ; et voilà pourquoi je voudrais vos conseils, qui fixeraient les irrésolutions de mon caractère faible. Prendre un parti a toujours paru fatigant à ma créole nonchalance, qui trouve infiniment plus commode de suivre la volonté des autres.

L’indolente Joséphine en 1801 par Gérard – Musée de l’Ermitage
J’admire le courage du général, l’étendue de ses connaissances, la vivacité de son esprit, qui lui fait comprendre la pensée des autres avant qu’elle ait été exprimée ; mais je suis effrayée de l’empire qu’il semble vouloir exercer sur tout ce qui l’entoure. Son regard scrutateur a quelque chose de singulier qui ne s’explique pas, mais qui en impose même à nos Directeurs : jugez s’il doit intimider une femme ! Enfin, ce qui devrait me plaire, la force d’une passion sont il parle avec une énergie qui ne me permet pas de douter de sa sincérité, est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner.
Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver longtemps cette tendresse violente, qui, chez le général, ressemble à un accès de délire ? Si, lorsque nous serons unis, il cessait de m’aimer, ne me reprochera-t-il pas ce qu’il aura fait pour moi ? Ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu’il aurait pu contracter ? Que répondrais-je alors ? Que ferais-je ? Je pleurerai….Barras assure que, si j’épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier, Buonaparte, en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle ne soit pas encore accordée : “ Croient-ils, me disait-il, que j’ai besoin, de protection pour parvenir ? Ils seront tous trop heureux, un jour, que je veuille bien leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté et avec elle j’irai loin…Que dites-vous de cette certitude de réussir ?…Un général de brigade protéger les chefs du gouvernement ! je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier m’émettrait dans la tête de faire ; et, avec son imagination, qui peut calculer ce qu’il entreprendrait ?”

Le général ambitieux
Elle est lucide, elle ne l’aime pas. Elle a été flattée de lui plaire, heureuse d’être courtisée comme par tant d’autres hommes. Mais Barras ne l’aimait pas et ne voulait pas l’épouser, Hoche, non plus. Elle avait 33 ans et il lui fallait un mari. Et à travers cette lettre, on peut voir la fascination qu’il lui inspirait mais ce n’était pas, ça ne sera jamais vraiment de l’amour.

Bague de fiançailles de Joséphine

Corbeille de mariage offerte à Joséphine, 1796 – Soie, fils d’argent, cuivre, bois, 45x52x30 cm. Musée national du château de Malmaison

Bague de Joséphine aux initiales JNB, Joséphine et Napoléon Bonaparte. Vers 1796 – Musée de la Malmaison
Lors de leurs nuits, Napoléon l’aimait et le lui prouvait. On ne sait pas si elle attendait patiemment la fin de leurs ébats ou si elle jouait la comédie de la femme comblée de plaisir ou si, plus simplement, elle avait du plaisir.
Elle n’avait pas prévenu ses enfants de son mariage.
Elle doit donc l’apprendre à Hortense, avertie toutefois par Madame Campan. Elle est loin d’être ravie de ce qu’elle considère comme une mésalliance.

Bonaparte et Joséphine dans l’année de leur mariage – Gallica – BNF
Deux nuits d’amour, ou presque, et il doit partir. La lune de miel n’était faite que de cartes étalées dans la salon de l’hôtel de la rue Chantereine. Il étudiait les lieux de ses futures batailles. Et quand Joséphine se plaignait de son manque d’intérêt, il lui répliquait “ Patiente, ma bonne amie, nous aurons le temps de faire l’amour après la victoire.” La gloire n’attendait pas.

Jean Andoche Junot par Andrea Appiani en 1796/1797
Le 11 mars au soir Bonaparte partait, accompagné de son aide de camp, Junot (1771-1813) et de Chauvet (1769-1796), l’ordonnateur de l’armée d’Italie.
Bonaparte connait Junot depuis le siège de Toulon en 1793 et Chauvet avait failli épouser sa sœur Pauline. Il part avec une misérable armée de 37 000 hommes pour combattre l’Autriche et le Piémont. Il avait pourvu aux premiers besoins de Joséphine, en lui donnant 70 louis et 15 000livres en assignats, pas grand-chose pour elle.
Sa lettre, adressée à la citoyenne Beauharnais, écrite depuis le village de Chanceaux, à moins de 300 kilomètres de Paris, le 14 mars 1796, près de Châtillon, n’est pas la première d’une très longue séries de déclarations d’amour et de reproches amers, mais elle est la première connue écrite en campagne. “ Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et, à chaque instant, je trouve moins de force pour être éloignée toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais…”
Sa deuxième lettre est adressée à la citoyenne Bonaparte, chez la citoyenne Beauharnais. Il en sera ainsi jusqu’à sa lettre du 18 Germinal (7 avril ), enfin adressée à la citoyenne Bonaparte sans plus de mention de la citoyenne Beauharnais…
En 1997, Bill Gates a acheté pour l’équivalent d’un peu moins de 100 000 euros la fameuse lettre du 30 mars 1796 dans laquelle il écrivait : “Je n’ai pas passé un jour sans t’écrire : je n’ai pas passé une nuit sans te serrer entre mes bras ; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition que me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée.”
Bien des années auparavant, Beauharnais lui avait écrit une lettre semblable, maudissant l’ambition que le poussait à quitter sa femme. Mais tout y était faux alors que les paroles de Bonaparte sont l’expression d’une passion amoureuse véritable, sincère.
Tout au long de la campagne, il y eut des lettres passionnées et des lettres de reproches. Beauharnais en avait fait de même.
Chacune de ces lettres, quand elles sont mises en vente publique, atteint des records d’enchères. Le pic a été atteint en juillet 2007 où il a fallu débourser près de 400 000 euros pour la lettre de février-mars 1796, citée ci-dessus : “ Je te donne trois baisés, un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux.”
Napoléon a écrit, ou dicté, de manière journalière, et signé près de 40 500 lettres recensées. Sa première lettre connue a été écrite en 1784, la dernière en 1821, quelques jours avant son décès.
Durant la première campagne d’Italie, Napoléon aurait écrit une lettre par jour à celle qui occupe ses pensées. De ces lettres, on ne connaît qu’une minorité qui furent publiées dans 3 grands recueils entre 1824 et 1833.

Le paradis de Joséphine
La campagne d’Italie durera de mars 1796 à décembre 1797. Si cette période fut glorieuse pour Bonaparte, elle ne le fut pas pour Joséphine. Son mari l’attend en vain. Il la presse de venir le rejoindre. Elle lui manque. Mais à Paris, rue Chantereine, la citoyenne Bonaparte ne voit pas la vie de la même manière et n’est nullement pressée de rejoindre son mari.
Cela lui vaudra des reproches, car non seulement elle ne vient pas mais elle ne répond pas à ses lettres ou si elle répond c’est avec froideur. “ Tu me traites de vous…Ah mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. malheur à qui en serait la cause ! Vous ! Vous ! que ce sera-ce dans quinze jours !”
C’est la réponse de Bonaparte à une lettre que Joséphine a mis quatre jours à écrire, du 23 au 26 mars 1796.
Les lettres de Joséphine à Napoléon, durant la campagne d’Italie, ont été perdues. Mais peut-être ne furent-elles pas si nombreuses ?
Arrivé à Marseille le 20 mars, Napoléon apporte une lettre de sa femme à sa mère, Letizia. Elle lui répond neuf jours après, de la manière la plus froide et la plus banale. Cela donne le ton des relations futures entre les deux femmes. Celle qui deviendra “Madame Mère” savait-elle déjà tout de la vie de Joséphine ? Dans tous les cas, elle ne mit pas longtemps à l’apprendre. A ses yeux, son fils avait épousé une putain.
Comment Joséphine aurait-elle pu quitter Paris, alors qu’elle vient de rencontrer une homme dont elle dit à ses amies “Vous en raffolerez.”
A peine mariée, la voilà amoureuse d’un autre, Hippolyte Charles (1772-1737). C’est un lieutenant. Il est irrésistible. Dolman, culotte à la hongroise brodée d’argent, pelisse garnie de renard. De taille moyenne, il est fort beau garçon avec un teint basané, de beaux cheveux noirs et des yeux bleus. Il a 24 ans et Joséphine en est follement amoureuse.
Elle écrivit à Talleyrand : “Mesdames Tallien et Récamier en perdent la tête. La sienne est si belle ! Il se met avec tant de goût Je cois bien qu’avant lui, personne n’a su arranger sa cravate.” Il y a comme un défi dans ces mots. C’est elle, la vieille de 33 ans, qui l’emporte sur les beautés juvéniles, Theresa a 23 ans et Juliette 19. Il sera peut-être son plus grand amour.

Le bel Hippolyte Charles
D’après la duchesse d’Abrantès, “Charles ne s’exprimait qu’en calembours et faisait le polichinelle, mais il était ce qu’on appelle un drôle de garçon, il faisait rire ; il était impossible de trouver un homme plus comique”.
Pour lui, Bonaparte est un petit général “ qui est sur le Pô, ce qui est bien sans Gênes…” Et Joséphine éclate de rire.
L’hôtel de la rue Chantereine bruisse de leurs amours peu discrètes. Mais le jeune officier n’est pas uniquement un fat de salon, il est aussi un officier de valeur et le prouvera peu de temps après en Italie.
Bonaparte envoie Murat à Paris avec l’ordre de ramener sa femme. “ Tu dois venir avec lui, m’entends-tu ?…Prends des ailes, viens, viens…un baiser au cœur et puis un peu plus bas, bien plus bas.” Et c’est bien souvent que ses lettres prendront un tour érotique. Que de fois n’a-t-il pas évoqué la “petite forêt noire” de sa Joséphine ?
Qu’irait-elle faire en Italie, alors qu’à Paris, elle cueille les lauriers de la gloire de son mari ? Elle gagne le surnom de “Notre-Dame-des-Victoires”.
Le 12 avril 1796, Bonaparte a vaincu les Autrichiens à Montenotte, près de Savone, puis le 13 à Millesimo. Le 21 avril, c’est Mondovi.
Le 26 avril les envoyés du roi de Piémont-Sardaigne signent un armistice. Tout Paris sait que le petit général corse se couvre de gloire et avec lui la République.
Il écrit à Barras : “Jusqu’à présent, j’ai engagé six batailles contre l’ennemi. J’ai, en dix jours, fait 12 000 prisonniers. J’ai tué 6 000 hommes, pris 21 drapeaux et 40 canons. Vous voyez que je n’ai pas perdu mon temps et que je me suis rendu digne de votre confiance.”

Bataille du Pont de Lodi par Louis-François Lejeune – Musée du Château de Versailles
Le 10 mai 1796, c’est la victoire du pont de Lodi. Les pertes françaises sont de 1000 soldats, les pertes ennemies, 3200 morts ou blessés, 2000 prisonniers et 14 canons pris.
Le 9 mai, Bonaparte signe un armistice avec le duc de Parme. Le 15, il entre à Milan, puis ce sera Brescia. Signature d’un traité de Paix avec le roi de Sardaigne, signature d’un armistice avec le royaume de Naples et le Saint-Siège. La liste des faits d’armes et des victoires est longue.

L’Italie en 1796 avant l’invasion française
Joséphine, qui trompe ouvertement son mari, est, grâce à lui, devenue la reine de Paris. Elle se rend en compagnie de Theresa Tallien et de Juliette Récamier à la fête donnée par le Directoire.
Le poète Antoine-Vincent Arnault (1766-1834) écrivit : “ Je les vois encore toutes les trois, dans la toilette la plus propre à faire valoir leurs divers avantages et la tête couronnée des plus belles fleurs, par un des plus beaux jours de mai, entrer dans le salon où le Directoire devait recevoir les drapeaux ; on eût dit les trois mois de printemps réunis pour fêter la victoire.”

Les Trois Grâces – Le Printemps de Botticelli – Musée des Offices – Florence
Alors, l’Italie pour rejoindre un mari qu’elle n’aime pas ? Jamais ! En fêter les victoires de son mari dans les bras de son amant, à Paris, voilà qui lui convient.
Bonaparte devient Napoléon. “ Après Lodi, je ne me regardais plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d’un peuple. Il me vint l’idée que je pourrais devenir un acteur décisif sur notre scène politique. Alors naquit la première étincelle de la haute ambition.” déclara-t-il plus tard.
Joséphine reste Joséphine. Elle le trompe et lui ment en avouant être enceinte, une ruse pour ne pas partir. Bonaparte est fou de joie à l’annonce de la nouvelle.
Mais de nouveau, il lui écrit : “Pouvoir te voir était mon souverain bonheur. Tu es belle, gracieuse. Ton âme douce et céleste se peint sur ta physionomie. J’adorais tout en toi…Tout me plaisait jusqu’au souvenir de tes erreurs… Adieu Joséphine, reste à Paris, ne m’écris plus et respecte au moins mon asile. Mille poignards déchirent mon cœur. Ne les enfonce pas d’avantage. Adieu mon bonheur, ma vie, tout ce qui existait pour moi sur cette terre.” L
’emploi de l’imparfait, le rappel de son passé tumultueux qu’elle avait été obligée de lui avouer, les mots déchirants employés alarment Joséphine.
Mais elle ne vient toujours pas et son obstination ne fait pas l’affaire du Directoire que Bonaparte couvre de gloire et dont il remplit les coffres.
Sait-il qu’elle a un amant ? Il a des doutes, comme un mari jaloux, mais rien ne lui a été révélé. Il écrit à Barras : “Je suis désespéré. Ma femme ne vient pas. Elle a quelqu’amant qui la retient à Paris.”
Et s’il apprenait la vérité quelle serait la réaction de ce jeune impétueux ?
Afin de le calmer, on lui ment encore. Le Directoire affirme que c’est lui qui s’oppose au départ d’une Joséphine souffrante, incapable d’affronter un aussi long voyage. Et il le croit, en s’accusant “ J’ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t’accuse de rester à Paris; tu y étais malade. Pardonne-moi ma bonne amie ; l’amour que tu m’as inspiré m’a ôté la raison. Je ne la retrouverai jamais. L’on ne guérit pas de ce mal-là.”
Mais une maladie se guérit et Directoire et Joséphine finissent par admettre que le vainqueur a droit à la récompense de retrouver la femme qu’il adore.
Toute cette comédie rend mal-à-l’aise. Aucun des acteurs n’a le beau rôle, pas plus la maîtresse infidèle que ses complices ou le cocu magnifique. On lit avec effarement cet avalanche de mensonges, de faux-semblants, de malhonnêteté et de naïveté crédule. Celui qui deviendra le maître de l’Europe est un mari trompé par une femme sans foi ni loi.

Entrée de Bonaparte à Milan
Le 15 mai 1796, l’archiduc Charles, frère de l’empereur François, a évacué Milan. Bonaparte put écrire au Directoire : “ Le drapeau tricolore flotte sur Milan, Pavie, Côme et toutes les villes de Lombardie.” Il s’est installé au palais ducal dit “ Palazzo Reale”. C’est le premier des palais royaux qu’il occupera.

Le palais ducal tel que l’a connu Bonaparte

Le palais aujourd’hui

Le grand escalier que Bonaparte gravit en vainqueur
Les passeports sont enfin délivrés le 21 mai et Joséphine peut partir. Mais elle ne part pas de suite et elle ne lui écrit plus. Bonaparte menace alors de venir la chercher à Paris.
Pour le Directoire, il est hors de question de lui laisser commettre cette folie. Il insiste auprès d’elle. Enfin, le 24 juin, semblant aller à la torture, selon un témoin, elle monte en voiture.
Le cortège comprend six voitures. Madame Bonaparte voyage dans la première en compagnie de son beau-frère Joseph, de Junot, l’ami de son mari, et enfin d’Hippolyte Charles, son amant.
Il y a aussi dans son escorte, outre sa femme de chambre, Louise Compoint, Nicolas Clary, le beau-frère de Joseph et le duc de Serbelloni, un aristocrate milanais venu à Paris pour défendre la liberté de la Lombardie auprès du Directoire, et retournant dans son pays dans les voitures de Joséphine.
Elle emmène avec elle Antoine-Romain Hamelin (1770-1855), dont l’épouse est son amie dévergondée, Fortunée. Pourquoi lui ?
“J’avais connu madame Joséphine de Beauharnais chez madame de Brunville. Une rencontre assez bizarre, la suite d’un colin-maillard, m’a amené chez elle, peu de temps avant son mariage avec le général Bonaparte. Je ne l’avais plus revue depuis cette époque si heureuse, si fatale pour elle. J’y retournai après le départ du général pour l’Italie. Elle m’accueillit avec sa grâce accoutumée, elle me dit que son mari l’appellerait auprès de lui aussitôt qu’il serait maître de Milan. Je lui parlai de la position gênée que la Révolution m’avait faite, et du besoin que j’avais de trouver quelque moyen de l’améliorer “Eh bien! me dit-elle, pourquoi ne viendriez-vous pas en Italie? Je suis bien sûre qu’à ma recommandation, Bonaparte ferait, de manière ou d’autre, quelque chose pour vous.” Je la remerciai, en l’assurant de tout le plaisir que j’aurais à profiter de sa. bienveillance. Tel fut selon Hamelin leur rencontre.
Puis, “Un jour, elle m’apprit que Junot, premier aide de camp de son mari, était arrivé porteur des drapeaux pris à Lodi, et qu’il avait ordre de la conduire à Milan, qu’elle partirait sous huit jours, et que je devais me tenir prêt si je voulais la suivre; qu’elle voyagerait dans sa berline avec Junot, Joseph Bonaparte, Charles, et mademoiselle Louise, sa femme de chambre et confidente intime…
Trois jours avant celui fixé pour le départ, je reçus un petit billet qui m’appelait chez elle. “Mon cher Hamelin, me dit-elle, j’ai un service à vous demander. Bonaparte m’avait annoncé de l’argent qui n’arrive pas, et j’ai mille dépenses à faire. Vous me feriez grand plaisir si vous pouviez me prêter 200 louis, que je vous rendrais en arrivant à Milan.” C’était la majeure partie de mon avoir mais ne doutant pas du remboursement, je les lui apportai… la veille du départ, comme j’avais été prendre les derniers ordres…Ah! mon Dieu, me dit-elle, en faisant mes paquets, je m’aperçois que j’ai oublié de prendre un voile d’Angleterre que j’ai acheté chez madame Noël (fameuse lingère d’alors) faites-moi le plaisir d’aller le chercher.
J’y courus, et la marchande me présenta le voile, mais en nie prévenant qu’il valait trente louis, qu’il n’était pas payé, et qu’elle ne le livrerait pas sans cette formalité indispensable. Je compris pourquoi j’avais été chargé du message, je payai et je fus reconnu pour un homme charmant, bien que, me disait-on, ce ne fût qu’une avance.”
Bonaparte n’avait-il pas écrit à Joséphine : “Si tu as quelqu’un à placer, tu peux me l’envoyer ici, je le placerai.” Quelle belle occasion ! A son amant se joint son futur complice en trafic de fournitures. Et, en plus, elle s’est adjointe un certain Monglas, qui lui a prêté 500 louis.
Son premier arrêt est Fontainebleau où elle passe deux jours chez sa tante et son récent mari, le marquis de Beauharnais, ex beau-père de la voyageuse.
L’organisation des étapes ne permet pas de cacher les liens des amants. Joséphine et Hippolyte font chambres voisines. Après tout, ce voyage n’est pas si désagréable. Joseph est bougon, Junot facétieux et Hippolyte, assis à ses côtés, est tout à elle. Et si la perspective de retrouver son mari ne la réjouit pas, celle de pouvoir faire des affaires, la réconforte. Elle a tant besoin d’argent.

Place Bellecour à Lyon avant 1789
Le 7 et le 8 juillet 1796, Lyon lui fait un accueil quasi-royal. On lui offre des fleurs, on lui rend les honneurs militaires. Puis ce sera Chambéry, Lanslebourg, le Mont-Cenis et enfin Turin où elle est reçue par le roi de Sardaigne en personne. Il mourra quelques mois plus tard le 16 octobre 1796, à l’âge de 70 ans.

Victor-Amédée III roi de Sardaigne – Ecole de Giovanni Panealbo – Musée de l’Accademia de Carrara à Bergame
Le 13 juillet, Joséphine retrouve enfin son mari venu l’attendre aux portes de Milan où ils feront leur entrée dans une voiture à six chevaux qui les conduira au fabuleux palais Serbelloni.

Palais Serbelloni
Joséphine écrivit à Mme Tallien : “ J’ai fait le voyage le plus pénible qu’il soit possible de faire. J’ai été dix-huit jours en route. j’ai eu al fièvre en montant dans la voiture, et une douleur de côté. La fièvre est passée mais la douleur dure encore…
Arrivée à Milan, la municipalité a voulu me traiter comme une archiduchesse, et non comme une républicaine. Elle m’avait logé dans la plus belle maison de Milan. On avait composé ma maison de garde de trente domestiques et de cinq cuisiniers…”

La cour intérieure du Palais
Hamelin, après avoir été présenté à Bonaparte et devenu un habitué du Palais Serbelloni, raconte à nouveau : “Après le déjeuner, Madame Bonaparte m’emmenait souvent dans son appartement afin d’avoir avec qui bavarder à son aise. Le général paraissait le trouver bon et, là, je le voyais dans son intérieur, le plus intime. Il aimait passionnément sa femme. De temps en temps, il quittait son cabinet pour venir jouer avec elle comme un enfant, la tourmentait, la faisait crier, et lui prodiguait de bonnes grosses caresses qui m’envoyaient à la fenêtre pour regarder quel temps il faisait.
Quant à elle, jamais elle n’en a été éprise pour la raison toute simple qu’elle a toujours été éprise de quelqu’un d’autre. Je savais à quoi m’en tenir sur le sieur Charles et je me sentais mail à l’aise en voyant ce jeune général, déjà couvert d’une gloire qu’il réfléchissait sur sa femme, rival malheureux d’un gringalet qui n’avait pour lui que sa jolie figure et une élégance de garçon perruquier… L’arrivée de madame Bonaparte avait été le signal des fêtes que chacun s’empressait de lui offrir.

Un salon du palais Serbelloni
Un grand bal fut donné par le duc Serbelloni et toutes les beautés de Milan y parurent sous les armes. Madame Visconti ( Giuseppa Visconti, marquise de Borgoratto, née Carcano -1760-1840) n’avait rien imaginé de plus élégant que d’écrire en lettres de diamants sur son bandeau de velours rouge, MM Bonaparte.”

Madame Visconti par Gérard en 1810 – Musée du Louvre
La belle marquise Visconti a 36 ans. Laure Junot, duchesse d’Abrantès dira d’elle : “Je crois n’avoir jamais vu de tête plus charmante que celle de la marquise de Visconti : elle avait les traits délicats, mais réguliers, un nez surtout qui était le plus joli des nez”.
La belle marquise se jeta dans les bras de Bonaparte qui, amoureux de sa femme, n’en voulut pas et la mit dans les bras de son aide de camp, Louis-Alexandre Berthier (1753-1815), futur maréchal et duc de Wagram. Elle devint sa maîtresse et le resta jusque’à sa mort, à lui, en 1815, bien qu’il fut marié, en 1808, à Marie-Elisabeth, duchesse en Bavière, avec laquelle il eut deux enfants.

Berthier en 1792 d’après Gros – Musée du château de Versailles
Le 15 juillet, Bonaparte repart en campagne, accompagné par les futures gloires de l’Empire, Junot, Masséna, Lannes, Berthier, Bernadotte, Marmont, Augereau, laissant une Joséphine reine de Milan y recevant toute l’aristocratie du nord de l’Italie.
Elle est occupée, le jour, à se promener, manger des glaces et faire des emplettes Ses tenues, et probablement sa tenue, choquent le peuple de Milan mais elle n’en a cure. Bien entendu, elle ne trouve pas le temps d’écrire à son mari qui s’en plaint et la supplie de venir la rejoindre.
Mais Hippolyte Charles ayant rejoint son régiment, elle s’ennuie. Elle avait écrit à son amie Theresa : “ Je m’ennuie ici à la mort ; au milieu des fêtes superbes que l’on me donne, je regrette sans cesse mes amis de Chaillot, celui du Luxembourg. Joseph me tient fidèle compagnie…mon mari ne m’aime pas, il m’adore ; je crois qu’il deviendra fou.”
Fortunée Hamelin est arrivée à Milan, non pour rejoindre son mari mais pour distraire son amie. Sont aussi arrivées avec elle madame Baraguey d’Hilliers, madame de Regnault de Saint-Angély et bien d’autres. Un escadron supposé de petite vertu !
Un journal écrit à leur propos : “Elles poussent l’impudeur jusqu’à se vêtir d’une sorte de tunique ouverte du haut en bas sur le côté, découvrant jambes et cuisses, à peine cachées par un subtil maillot de couleur chair. A cet extérieur voluptueux correspondent les coutumes : parler arrogant, mal parler du prochain et manger de la viande le vendredi.”

Madame de Regnault de Saint-Angély par Gérard en 1798 – Musée du Louvre
La comtesse de Regnault de Saint-Angély née Laure Guesnon de Bonneuil, en 1776 était une femme de l’Ancien Régime, d’une grande beauté et intelligente. Elle sut rester fidèle aux Bonaparte jusqu’à sa mort en 1857.
Elle finit toutefois par quitter Milan et rejoindre Bonaparte à Brescia puis ils partent ensemble pour Vérone. Joséphine est heureuse, elle a appris que Charles allait y venir aussi. Mais il lui faut quitter Vérone en catastrophe car les Autrichiens et les Hongrois sont à la porte de la ville. Elle n’a que le temps de partir et traverser la ligne de front, en marchant dans un fourré qui la dissimulait.
“Je dois dire qu’au milieu de circonstances aussi critiques aussi nouvelles pour elle, madame Bonaparte n’a pas eu un seul moment de faiblesse. Elle n’a témoigné de l’inquiétude que pour la vie, pour la gloire de son mari. Cette femme si futile, si occupée de ses plaisirs, et à tort et à travers, s’était métamorphosée en une chaste héroïne; tant il est vrai que la mobilité de l’organisation des femmes les rend propres à jouer, de bonne foi, tous les rôles.” Telle fut Joséphine dans ce moment dramatique, selon Hamelin.

Parcours de Joséphine du 29 juillet au 17 août 1796
Joséphine finit par retrouver son mari pour apprendre qu’il lui faut partir vers la Toscane, région plus sûre car, désormais alliée de la France.
Elle est reçue par le grand-duc, Ferdinand III ( 1769-1824) avec la plus grande courtoisie. Fils de l’empereur Léopold II, frère de l’empereur François I, imprégné de la philosophie des Lumières, il avait été le premier à reconnaître la République Française.
Il avait soutenu mollement la coalition contre la France, puis s’était rallié à elle en 1795 et restera son allié jusqu’à la fin de l’Empire. La réception qu’il réserva à Joséphine n’était donc pas surprenante.

Ferdinand III – Grand-duc de Toscane par Joseph Dorffmeister, en 1797 Kunsthistorisches Museum Wien
On imagine alors que Bonaparte est vaincu, il lui faut repartir et se réfugier à Lucques. Enfin, elle reçoit une lettre de Bonaparte lui demandant de le rejoindre à Brescia. Mais quand elle y arrive, il n’est pas là car il est pari pour Crémone, où il l’attend. Joséphine refuse de repartir. Elle a une bonne raison, Hippolyte est là.
Hamelin n’ayant pas quitté Joséphine pendant toute cette période et en recueillera le bénéfice. Bonaparte le nomme percepteur des contributions militaires. De belles affaires s’ouvrent devant lui.
Pour remercier Joséphine, il lui remet sa dette de 200 louis et lui donne en plus 12 000 francs, sa part sur les bénéfices. Elle signe en plus des lettres de change sur le compte de son mari qui, quand il le découvre, s’en étonne mais ne fait rien d’autre que payer.
Joséphine lui avait dit “Eh bien! mon cher Hamelin, me dit-elle, j’espère que je ne vous ai pas trompé en vous emmenant en Italie. Vous devez être content. Mais vous avez ici des envieux, des ennemis qui vous ont dénoncé plus d’une fois, et si je n’avais pas été là pour prendre votre défense, je ne sais trop ce qui serait arrivé.”
“J‘étais arrivé au faîte de la faveur et je dirai même du bonheur. Les bontés du général, la confiance qu’il me témoignait, me comblaient de joie et dé reconnaissance; mais si j’avais pu réfléchir, je me serais dit qu’avec tout cela je ne m’étais ouvert aucune carrière qui pût assurer mon avenir, et que tout reposait sur une faveur bien peu stable. Une faute, une calomnie, un caprice pouvaient me la faire perdre. Je compris ce que parler voulait dire; je montai chez moi et j’en rapportai un sac dans lequel il y avait 12 000 francs en or. Je l’offris à madame Joséphine en la suppliant de l’accepter comme une faible marque de ma reconnaissance. Mes prières ne furent pas longues.”
Malgré cette bonne fortune, Hamelin finira ruiné, dans la misère en 1855. Fortunée, sa femme, fit une brillante carrière mondaine à Paris, recherchée par l’élite aristocratique, les duc de Richelieu et Decazes, et intellectuelle, Chateaubriand, Victor Hugo. Elle mourut en 1851.
Le 25 août, les revoilà à Milan. L’alerte a été chaude. Joséphine a connu le feu et l’errance surs des routes incertaines. Son amant, dont la conduite sur le champ de bataille a été brave, est cité à l’ordre du jour par son mari.
Elle règne sur Milan et sur le cœur de deux hommes, l’amant étant le plus aimé mais le moins aimant. Elle préside à des réjouissances populaires qui célèbrent “Bonaparte, messager du jour heureux qui fait lever sur la Lombardie l’ère de la Liberté et de l’Egalité.”

Bonaparte par Canova – Le mythe en 1808 – Collection de la Pinacothèque Brera à Milan

Le vrai Bonaparte – Dessin au crayon rehaussé d’aquarelle, pris sur le vif durant la campagne d’Italie par Giuseppe Longhi
Joséphine n’oublie pas sa famille et ses amis de Paris. Elle envoie, par l’intermédiaire du duc de Serbelloni, nommé ambassadeur à Paris de la nouvelle république de Milan, des cadeaux à tout le monde.
Hortense et Eugène reçoivent des bijoux offerts par Bonaparte. Pour Tallien ce seront saucissons et fromages du pays, pour Theresa une pièce de crêpe et des chapeaux de paille auquel sont joints des colifichets pour sa filleule Rose-Thermidor. Barras reçoit une caisse de liqueurs.
On peut supposer qu’elle envoie de l’argent à sa tante, la marquise de Beauharnais à laquelle elle écrit : “M.Serbelloni vous fera part, ma chère tante, de la manière dont j’ai été reçue en Italie, fêtée partout où j’ai passé ; tous les princes d’Italie me donnant des fêtes, même le grand-duc de Toscane, frère de l’Empereur. Eh bien, je préfère être simple particulière en France. Je n’aime point les honneurs de ce pays-ci. Je m’ennuie beaucoup.”
Il est probable que Joséphine soit sincère dans cet aveu. Elle n’a jamais aimé les honneurs et les subira par la suite.
Et si elle envoie des cadeaux, elle en reçoit aussi. Le roi de Naples lui fait présent d’un collier de perles, le pape lui offre une collection de camées antiques. Bien sûr ces cadeaux ne sont que des demandes à intervenir auprès de son mari pour atténuer les rigueurs qu’il pourrait leur imposer.

Le camée Gonzague ( probablement IIIe siècle avant JC)
pris par les Français dans les collections du pape et remis à Joséphine. Elle fit don au tsar Alexandre Ier pour le remercier de sa gentillesse à son égard.
Bonaparte repart sur le front. Les victoires se succèdent, Castiglione, Primolano, Bassano. Il y a aussi des échecs. Enfin arrive la bataille du Pont d’Arcole, le 17 novembre 1796.
Il est impossible de décrire la bataille tant elle fut confuse. Mais le drapeau tenu par Bonaparte pour traverser le pont est désormais célèbre. Le peintre Antoine-Jean Gros le peint dans un tableau immédiatement après la bataille qui est le premier tableau d’un Bonaparte triomphant.

Bonaparte au pont d’Arcole, par Antoine-Jean Gros (1796) – Musée national du château de Versailles
Un Bonaparte, toujours amoureux fou, envoie à sa femme des lettres chargées d’érotisme faisant sans cesse allusion à son sexe qu’il appelle “le petit Oscar” “ la petite Quiquette”, “ la plus belle chatte du monde”.
Hortense, plus tard, censurera la plupart de ses lettres. Celles qui nous sont restées sont, toutefois, édifiantes. Il est ensorcelé par sa femme.
Il y avait eu un coup de foudre et il en faudra un second pour lui ouvrir les yeux. Le 27 novembre, il rentre à Milan, espérant la trouver. Elle est partie pour Gênes en compagnie d’Hippolyte. “J’arrive à Milan. Je me précipite dans ton appartement. J’ai tout quitté pour te voir, te serrer dans mes bras…Tu n’y étais pas…Ne t’intéresse pas à la félicité d’un malheureux qui ne vit que de ta vie, qui ne jouit que de tes plaisirs, de ton bonheur…J’ai tort si la nature, moins favorable, ne m’a pas donné les attraits pour te captiver, mais ce que je mérité de la part de Joséphine, ce sont des égards, de l’estime et de la compassion…Ah ! Joséphine !…Joséphine!”
Ce cri d’amour fut le dernier d’une correspondance passionnée. Désormais ses lettres seront plus courtes avec plus de retenue. Mais il continue de l’aimer.

La bataille de Rivoli gravure de Duplessi-Bertaux – d’après Carle Vernet
L’année 1797 confirmera les victoires de 1796. Elle commence par la victoire de Rivoli le 14 janvier. Douze mille Français vainquent vingt-huit mille Impériaux. Les partes françaises sont de trois mille morts ou blessés, les pertes impériales de douze mille morts ou blessés. André Masséna y gagnera d’être appelé “l’enfant chéri de la victoire” et sera fait plus tard, duc de Rivoli.

André Masséna en uniforme de général de division en 1796, futur duc de Rivoli
Musée Masséna à Nice
Bologne, Mantoue, Ancône, Trieste, Klagenfurt, Loeben à 121 kilomètres de Vienne, tombent les unes après les autres. Puis ce sera au tour de Venise, de la Romagne. Gênes devient un satellite de la nouvelle République Cisalpine, proclamée le 9 juillet 1797.
Le Saint-Siège est appelé à négocier. L’Autriche est appelée à signer, le 18 octobre 1797, le Traité de Campo-Formio. En guerre contre la France depuis 1792, l’Autriche est acculée mais elle ne perd pas tout.

Traité de Campo-Formio entre la République française, représentée par Bonaparte, et l’Autriche, représentée par Martius Mastrilli, Louis de Cobenzl, Maximilien de Merveldt et Ignace de Degelmann
En Italie, l’Autriche obtient, en échange du duché de Milan, la souveraineté sur la plus grande partie du territoire de la République de Venise, et sur ses possessions adriatiques, l’Istrie, la Dalmatie et Trieste. En contrepartie elle reconnait la République Ligurienne et la République Cisalpine.
Dans les Pays-bas autrichiens, elle cède à la France ses états, en fait l’actuelle Belgique, et une partie de ses territoires allemands de la rive gauche du Rhin.
La libre navigation des bateaux français est garantie sur le Rhin, la Moselle et la Meuse. La France reçoit en outre les dépouilles de la République de Venise, soit les îles Ioniennes, dont Corfou. Bohême.

L’Europe centrale après le Traité de Campo-Formio
Durant toute cette période qui apportera la gloire à son mari, que fait la Citoyenne Bonaparte, reine de Milan ? Elle règne sur une sorte de cour à laquelle elle apporte, à défaut de la vertu, l’élégance et la bienséances de ses manières. Elle jardine, s’occupe de sa volière, organise des déjeuners, des dîners , des bals. Elle va à la Scala.
Henri Carrion de Nizas (1767-1841), général d’Empire mais aussi auteur dramatique et poète, la décrit ainsi : “Madame Bonaparte n’est ni jeune, ni jolie, mais elle est extrêmement modeste et se montre toujours heureuse d’engager la conversation avec ses invités.” On décrit aussi “une démarche aérienne, un corps extraordinairement parfait et la souplesse, l’incroyable légèreté de ses mouvements.”
La réalité est que Joséphine s’ennuie. Hippolyte n’est pas loin car admis dans l’entourage des Bonaparte, il la voit tous les jours. Mais l’adultère n’est pas évident dans un lieu où habite le mari et où vivent une nuée de domestiques et de courtisans.
Bonaparte a établi une étiquette et comme Louis XIV dîne en public. Les invitations à sa table sont rares, même pour ses officiers et aides de camp. Les généraux, les administrateurs, la haute noblesse, l’élite de Milan se pressent dans ses salons, comme autrefois à Versailles. Cela doit paraître bien ridicule aux yeux de Joséphine. Mais le maître est tout-puissant et malheur à qui fait un faux-pas.
Elle a toutefois la joie de voir Eugène les rejoindre en qualité d’aide de camp de son beau-père.

Eugène de Beauharnais par Gérard – Hôtel de Beauharnais (Ambassade d’Allemagne) à Paris
Ils se sont installés pour l’été, à une dizaine de kilomètres de Milan, au château de Mombello qui appartient aux Serbelloni. C’est là qu’elle rencontrera la famille Bonaparte.
Maria-Anna (Elisa) l’intelligente a 20 ans. Louis le fragile a 19 ans, Maria-Paoletta (Pauline) la petite chérie, 17 ans, Maria-Annunziata (Caroline) la séductrice, 15 ans, et Jérôme le têtu 13 ans. E
Enfin, il y a Letizia, la mère, toujours imposante à 47 ans. Le 14 juin à Mombello, Elisa épouse son lointain cousin, le piètre Félix Bacciochi et Pauline, le brillant général Leclerc. Joséphine, à 34 ans, pourrait à la fois être la fille de Letizia et la mère de Jérôme.

Villa de Mombello
Sa belle-fille, la princesse Auguste de Bavière, épouse d’Eugène, dira d’eux : “Je ne saurais rien imaginer de plus abominable que leur mauvaise éducation. C’est pour moi une torture d’avoir à les fréquenter.”

Letizia Bonaparte en 1800 par Charles Guillaume Alexandre Bourgeois
Musée Carnavalet Paris
D’entrée, Joséphine essaya de séduire Letizia Bonaparte. Ce qui lui était facile avec bien d’autres fut un échec. L’échec s’étendit au clan et dura toute la vie. Il est possible de comprendre la réaction de la mère de Bonaparte, femme pleine des principes de son île.
La réputation de Joséphine ne plaidait pas en sa faveur. Et encore moins, l’amour dont son fils la couvrait. Mais pour les frères et sœurs, dont les vies furent loin d’être irréprochables, seule la jalousie a pu justifier leur attitude. Le charme et l’élégance de Joséphine a dû, à la fois, leur en imposer et les agacer. Aucun d’eux n’était encore ni prince, ni roi et ils devaient encore sentir leur province. Et Joséphine était reine de cœur, son mari d’abord et ensuite Milan. Ils n’étaient pas grand-chose.

Lettre écrire par Letizia Bonaparte à Joséphine le 14 novembre 1796 – Collection BNF
Joséphine triompha une dernière fois en Italie avant la signature du Traité de Campo-Formio. Invité par Venise qui luttait pour sa survie, Bonaparte délégua Joséphine. Elle fut reçue en souveraine par 150 000 personnes.
Bal, promenades aux chandelles en gondole, tout le faste de la Sérénissime était déployé pour la séduire et lui demander d’intervenir auprès du général Bonaparte.
Elle le fit mais en vain. Venise était le prix de la paix. Donnée aux Autrichiens en 1797, elle fut reprise par Napoléon en 1805, puis reprise par les Autrichiens en 1815, pour devenir italienne après 1866. Le charme de Joséphine ne l’avait pas sauvée.

L’entrée des Français à Venise le 5 mai 1797 par Antoine Charles Vernet – Gravure de Jean Duplessi-Bertaux – Collection privée
Il fallait fermer la parenthèse italienne et regagner Paris. Fin novembre, Joséphine quittait Milan et rentrait en France dans une marche triomphale. “Compagne du héros admiré de la nation, en toi nos cœurs acclament sa source d’inspiration” lui était déclamé. Et elle était heureuse de retrouver son monde, avec Hippolyte Charles comme compagnon de voyage.

Le héros et sa compagne -Collection BNF
Un grand merci à Patrick Germain pour cette quatrième partie. A suivre…
Régine ⋅ Actualité 2026, France, Italie, Napoléon, Portraits 4 Comments
Brimbelle
24 septembre 2026 @ 07:37
Passionnant, tant au niveau des relations Josèphine et Napoléon qu’ au niveau de l’ histoire européenne, celle de l’ Italie particulièrement.
Un Napoléon affamé de conquêtes et tout petit devant Joséphine !
Merci
Passiflore
24 septembre 2026 @ 09:01
Cosmo, savez-vous combien de temps mettaient les lettres de Bonaparte, écrites d’Italie, à parvenir à Joséphine ?
Jean Le Marois, témoin de mariage de Bonaparte, qui fut son aide de camp jusqu’en 1814, n’avait pas 21 ans, était donc mineur, cause d’invalidité du mariage ?
Antoine1
24 septembre 2026 @ 09:45
Même si l’on sait que Joséphine était légère, on reste confondu devant tant d’inconséquence. J’ai longtemps plains cette impératrice répudiée qui, en fait, ne brillait pas par ses qualités morales. Qu’a t-elle regretté le plus, le mari ou le statut ?
Perlaine
24 septembre 2026 @ 11:20
Je n’imaginais pas la vie dissolue a ce point de Joséphine ! Récemment sur un autre site il a été présenté deux lettres de Napoléon envoyées après leur divorce à son ex-femme – Pour l’une cela commençait par ma chère amie et l’autre mon amie – Mais dans lesquelles il manifestait son regret de ne plus la voir et indiquait que ses sentiments à l’égard de Joséphine n’étaient pas inchangés – Il l’aimait ! Je ne sais si elle a répondu à l’empereur .
Alors merci pour tous ces compléments d’information Vous rendez l’Histoire passionnante !