
Sophie Rostopchine, née le 19 juillet 1799 (Calendrier Julien) à Saint-Petersbourg, fut la plus française des Russes. Née dans la grande noblesse dans son pays, elle continua à en demeurer un membre en France.
Et étrangement si la famille de Ségur a compté tant de personnages éminents, c’est par une étrangère, presque méprisée dans sa nouvelle famille, que leur nom est encore connu du grand public. Ci-dessus, Sophie du temps de ses “Malheurs”.
La Russie

Le château de Voronovo du temps de Sophie
Voronovo
La petite Sophie passa sa prime enfance à Voronovo. Le domaine est situé à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Moscou dans la direction de Kiev.
“La maison principale à grand air : un véritable château, qui rappelle le style de ces aristocratiques françaises du XVIIIe siècle. Son architecture, sobre et élégante, comporte deux étages de hauteur semblable, présentant une quinzaine de fenêtres élancées qui s’ouvrent sur le jardin.

Une belle demeure à la campagne dessin de Gaston de Ségur
La façade de l’entrée est majestueuse…du perron la vue s’étend à l’infini…Le comte Rostopchine y vit, ainsi que son épouse Catherine et leurs trois enfants : Serge, sept ans, Nathalie, quatre ans et Sophie, deux ans. Le château comporte un personnel considérable : près de trois cents domestiques…Voronovo n’est pas seulement le château mais aussi les divers villages qui entourent la propriété avec ses vingt mille hectares de bois, dix mille

Voronovo – Le village
hectares de terre à labour, vingt mille de prairies et quatre mille âmes (serfs) appartenant au seigneur, sa centaine de chevaux, ses trois cents vaches et ses vingt mille moutons.” (Yves-Michel Ergla – Marie-José Strich – “La comtesse de Ségur – Editions Bartillat 2008 )

Jeunes enfants du domaine dessin de Gaston de Ségur

Un paysan du domaine – probablement un serf – dessin de Gaston de Ségur
Le 30 septembre 1812, le comte Rostopchine écrivit, devant l’arrivée des troupes françaises : « J’ai embelli pendant huit ans cette maison de campagne et j’y ai vécu heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de 1 270, la quittent à votre approche, et je mets le feu à ma maison, afin qu’elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec des meubles valant un demi-million de roubles ; ici vous ne trouverez que des cendres. »
Voronovo sera rapidement reconstruit et existe toujours. C’est dire l’immensité de la fortune du comte Rosptochine.

Voronovo aujourd’hui
Moscou
L’enfance de Sophie, en effet, se déroula également dans leur château dans un faubourg au nord de Moscou, à Sokolniki, et dans leur palais de Moscou, acheté du prince Wolokonski dans la Bolshaya Lubyanka, situé à 25 minutes à pied du Kremlin. Si le palais ne fut pas détruit, il fut pillé.
Il y eut aussi quelques séjours à St-Petersbourg au palais Golovine et au palais Tormassof, qui devint leur demeure dans la capitale.

Un palais à Moscou

Plans du palais de la Bolshaya Lubyanka
Rendu responsable de l’incendie de Moscou, tombé en disgrâce, le comte Rostopchine dut quitter la Russie. Ayant pris les eaux à Carlsbad, il se décida à partir pour Paris en novembre 1816. Et en juillet 1817, il demanda à sa famille de venir le rejoindre.
La France
Paris
C’est dans un bel hôtel de l’avenue Gabriel, donnant aussi sur la rue du Faubourg Saint-Honoré que les Rostopchine s’installe. Il est dit que leur nouvelle demeure était celle du maréchal Ney. Or l’hôtel Ney se trouve de l’autre côté de la Seine. On a avancé le nom de l’hôtel des maréchaux Moncey ou Suchet.
On ignore lequel de ces hôtels fut la résidence des Rostopchine. Mais on sait que la comtesse Rostopchine horrifiée par la nudité des statues les a faites voilées.

Comte Eugène de Ségur
En 1819, Sophie épouse le comte Eugène de Ségur. Mariage arrangé, mariage d’amour, peut-être les deux, car il semble bien que les jeunes gens se soient plus. Mais ce fut un mariage malheureux car le bel Eugène ne fut pas un mari modèle et la belle Sophie ne fut pas la femme riche et mondaine que sa famille espérait.

La comtesse Eugène de Ségur, née comtesse Sophie Rostopchine, en 1823
Tout au début du mariage, le couple habite chez la comtesse Octave de Ségur, née Félicité d’Aguesseau. Il occupe le le premier étage. Or la belle-mère est tout sauf aimable et gentille avec sa belle-fille.
En effet, Sophie a été épousé à défaut, pour Eugène, atteint par le scandale du suicide de son père en 1818, causé par l’infidélité de sa femme. Sophie a aussi été épousée pour sa dot et ses espérances.

L’hôtel des Ségurs, rue de Varenne, premier domicile du couple
Mais les liquidités attendues n’arriveront jamais car après la mort du comte Rostopchine, et avant la liquidation de sa succession, le banquier de la famille a fait faillite. Les Rostopchine restent riches de leurs biens fonciers mais Eugène n’arrive pas à se faire payer le solde de la dot.

Le château des Nouettes dessiné par Naudet
La fortune de Sophie consistera donc au seul domaine des Nouettes que son père lui offrit en étrennes à la Noël 1822.
Payé cent mille francs, outre le château, une jolie demeure du XVIIIe siècle, sans grand style, il y a cent hectares de terres.
Sophie n’aime pas Paris et Paris n’aime pas beaucoup Sophie. C’est à la campagne qu’elle habitera, le plus longtemps possible, laissant Eugène à sa mère et leurs mondanités mais aussi à ses maîtresses.

Les Nouettes, devenu le “château de Fleurville”

dessiné par Gaston de Ségur en 1850
Sophie reviendra assez souvent à Paris, ne serait-ce que pour voir ses enfants qui en pension puis en religion, comme son fils Gaston, auditeur de la Rote et prélat de Sa Sainteté, et sa fille Sabine religieuse à la Visitation, qui dans le monde comme ses filles Nathalie baronne de Malaret, dame d’honneur de l’impératrice Eugénie, Henriette épouse d’Armand Fresneau, qui, s’il n’est pas noble, n’en est pas moins une figure éminente de la légitimité et du catholicisme, et enfin Olga, vicomtesse de Pitray.
Il y a aussi ses fils Anatole, auditeur au Conseil d’Etat, puis préfet, futur marquis de Ségur, Edgar, diplomate, député et lui aussi ardent catholique.
A Paris, les Ségur habitaient au 91 rue de Grenelle, puis devenue veuve Sophie emménagea au 53 de la même rue, dans un appartement plus petit.
Tout ce petit monde, avant de faire carrière, a été élevé au château des Nouettes. Et chacun d’eux possédait un château.

La comtesse de Ségur en 1840, la future Madame de Fleurville
Edgar de Ségur-Lamoignon était propriétaire du château de Mery-sur-Oise, où sa mère écrivit “ Les Malheurs de Sophie”.

Le château de Méry sur Oise

Château de Mery sur Oise – Bibliothèque

Château de Mary-sur Oise aujourd’hui
Nathalie de Malaret possède le château de Malaret à Verfeil en Haute-Garonne, qui ne fut jamais achevé, mais recevait sa mère dans une grande ferme castellisée.
Les Fresneau possédaient le château de Kermadio, à Plumeret, près de Sainte-Anne d’Auray.

Le château de Kermadio tel que l’a connu la comtesse de Ségur

Kermadio aujourd’hui
Enfin, les Pitray avaient acheté le domaine de Livet, pas loin des Nouettes. Le gendre de Sophie, Émile de Pitray, a été le maire de Beaufai de 1863 à 1880.

Le manoir de Livet à Beaufai dans l’Orne du temps de la comtesse de Ségur

Le château de Livet construit par les Pitray en 1891 que n’a pas connue la comtesse de Ségur mais qui reste dans l’esprit « Fleurville ».
Le château des Nouettes fut vendu en 1872 et la propriété ne comprenait plus que dix hectares.

Le château des Nouettes transformé en prétentieux château de Castelsot par le nouveau propriétaire
Sophie avait été obligée de vendre terres et fermes, petit-à-petit. Il ne restait plus que dix hectares au moment de la vente. Eugène ne lui donnait que le minimum d’argent et si ses livres se sont vendus trente millions d’exemplaires mais à l’époque le droits d’auteur n’existaient pas et l’auteur vendait son œuvre à l’éditeur.

La comtesse de Ségur probablement à la période où elle écrivit son œuvre
La comtesse de Ségur touchait quelques milliers de francs à la vente de chacun de ses livres. Elle a enrichi la la maison Hachette grâce à la Bibliothèque Rose, qui fut, avec l’accord de Sophie, à l’origine de la vente de livres dans les gares.

Dernier domicile à Paris 27 rue Casimir-Périer.
Je laisse à chacun le soin de consulter la listes de ses dix-neuf romans, dont je recommande la lecture à nouveau pour ceux qui les ont lus enfants, et pour tous ceux qui ne les ont pas encore lus, il est toujours temps de le faire. (Merci à Patrick Germain pour ce récit)
La comtesse de Ségur a été évoquée dans Noblesse et Royautés dans les articles suivants : Article 1, Article 2, Article 3, Article 4, Article 5 et Article 6.

Régine ⋅ Actualité 2022, Châteaux, France, Russie 87 Comments
Alix-Emérente
21 mars 2022 @ 12:12
Comme beaucoup de russes de la noblesse, parlait-elle le français, ou l’a-t-elle appris en arrivant en France ? Elle était douée pour l’écriture et avait une imagination débordante…. J’ai adoré ses livres que j’ai relus plusieurs fois.
ML
21 mars 2022 @ 15:41
Elle parlait le français .
Cosmo
21 mars 2022 @ 18:04
Sophie Rostopchine a appris le français en Russie, comme tous les enfants de la noblesse et de la grande bourgeoisie russe. Sa mère vivait dans un milieu très francophile d’Ancien Régime. Sophie avait d’ailleurs été demandée en mariage par le fils de Xavier de Maistre. Bien que parlant très bien notre langue, Sophie a conservé toute sa vie un léger accent, dont se moquait sa très aristocratique belle-famille.
Alix-Emérente
24 mars 2022 @ 15:13
Merci ML et Cosmo…
Belle journée ??
Sylviane
21 mars 2022 @ 12:33
Merci superbe récit j’ai adoré
agnes
21 mars 2022 @ 12:46
Merci pour cet article passionnant.
Oscar
21 mars 2022 @ 14:06
Merci Patrick Germain pour ce récit passionnant
Ciboulette
21 mars 2022 @ 20:28
Merci , Patrick , vous nous faites voyager au temps béni de notre enfance en compagnie d’une inoubliable dame .
Vous voyez , les serfs en Russie étaient encore , au début du XIXème siècle , comptés comme les meubles , le bétail et autres possessions .Quand un domaine était vendu , les serfs l’étaient aussi .Chez nous , à la même époque , c’était la Restauration monarchique .
Sophie a tout de même eu la chance de vivre dans de très belles demeures , en Russie ou en France .Pas de chance , en revanche , avec un mari volage , goujat et cupide .
Le château des Nouettes ( Fleurville ) est ravissant , et je suis heureuse qu’il ait été pour la comtesse le château des jours heureux .Son dernier domicile à Paris n’est pas mal non plus .
Sur la célèbre toile de Winterhalter » l’impératrice Eugénie et les dames de sa Cour » , figure , à droite , une dame en robe jaune .Il me semble que c’est la fille de la comtesse , maman de Camille et Madeleine , » les petites filles modèles » . Etes-vous le Bon Petit Diable , Patrick ?
Marie-Saintonge
21 mars 2022 @ 14:15
Article enchanteur. Merci à Patrick Germain, et j’ai découvert avec plaisir le talent de Gaston de Ségur.
Clarisse
21 mars 2022 @ 14:32
Je n’ai pas le temps de lire aujourd’hui mais dans la semaine certainement, je m’en délecte d’avance. Merci Patrick Germain/Cosmo pour ces aventures retour sur notre enfance.
Mayg
21 mars 2022 @ 16:31
Merci à Cosmo pour le récit bien illustré.
Pauline de Roby
21 mars 2022 @ 19:18
Merci pour cet article. Mon livre préféré est » Les vacances » où elle dépeint tous ses petits enfants. J’ai adoré le lire.
Aristocrate
21 mars 2022 @ 19:29
Charmant sujet, de très beaux lieux, et merci pour les rappels des articles précédents sur la comtesse de Ségur qui permettront d’en explorer davantage.
Guillaume
21 mars 2022 @ 20:07
Merci beaucoup pour tout ces renseignements
J’ai lu presque tous ces livres
Quelle vie…
Pacific
21 mars 2022 @ 20:42
Je vous remercie d’avoir pris le temps de me répondre ds le sujet consacré à Maximilien et Charlotte d’Autriche (c’est hors sujet mais il n’est pas sûr que vs voyez ma dernière réponse) ainsi que pour votre nouveau sujet. Je connais certaines des œuvres de la Ctesse de Ségur mais mal sa vie aussi votre récit accompagné de vos magnifiques documents l’illustrant m’intéresse beaucoup.
Guizmo
21 mars 2022 @ 23:29
Merci beaucoup pour cet article et les photos. Vraiment passionnant.
Caroline
21 mars 2022 @ 23:56
A part tous les livres cités par nos internautes, avez- vous aussi lu ‘ Les nouveaux contes de fées ‘ de la Comtesse de Ségur ? Je les ai beaucoup aimés.
Un grand merci à Patrick Germain pour son bel article historique sur la Comtesse de Ségur ! Qui sont ses descendants de nos jours ?
Mary ?
22 mars 2022 @ 13:38
Oui Caroline !
Mon préféré ? Ourson et Violette !
Baboula
22 mars 2022 @ 16:08
Son arrière arrière petite fille Rose Marié de Ségur Lamoignon a épousé Emmanuel de Tulle de Villefranche ,dont deux filles et deux garçons .
Beque
23 mars 2022 @ 10:17
Baboula, vous savez sûrement que leur fille Domitille est l’épouse d’Henri Loyrette, conservateur et historien de l’art français. Il a été directeur du musée d’Orsay, puis président-directeur du musée du Louvre et est actuellement conseiller d’État.
Baboula
23 mars 2022 @ 18:41
J’ai connu Ninon et Domitille adolescentes,ai assisté à l’ordination d’Henri ,il n’y a que Philippe,déjà le nez dans les moteurs que je n’ai pas rencontré .Madame de Villefranche un peu curieuse de nos rapports est venue assister à quelques cours et ayant compris la grande amitié que j’avais pour son mari et partie rassurée .
Beque
24 mars 2022 @ 22:46
Baboula, c’est merveilleux d’avoir connu des descendants de la Comtesse de Ségur. Est-ce qu’ils parlent de leur ancêtre (avec humilité sûrement) ?
Baboula
25 mars 2022 @ 11:49
Non ,mais vous savez que ceux qui ont des ancêtres connus ne s’en vantent pas . La maman de RoseMarie était une femme de grande générosité grâce à qui la famille Villefranche a pu vivre après leur spoliation .
DEB
22 mars 2022 @ 07:49
Merci.
Un angle nouveau pour aborder la vie de la comtesse de Ségur .
Hilde
22 mars 2022 @ 08:45
Un article très intéressant .
Petit retour en enfance avec les livres de la comtesse de Ségur , les malheurs de Sophie , la cabane enchanté , les petites filles modèle , …
mousseline
22 mars 2022 @ 13:00
Merci Patrick Germain. J’ en connais grâce à vous beaucoup plus sur la Comtesse de Ségur. Le 1er livre, ce fût « les vacances » que j’ ai lu à 7 ans. Ensuite, a suivi toute la collection.
Gatienne
22 mars 2022 @ 13:11
Voilà le genre d’articles qui fait l’unanimité et à propos duquel personne ne se crêpe le chignon: nous nous remémorons de bons souvenirs d’enfance, apprenons certains détails, nous régalons de belles images, recevons quelques suggestions de visites…
Merci, Patrick, de collaborer avec talent à un site dont nous apprécions particulièrement cet aspect-là (enfin, pour ma part ?)
Mary ?
22 mars 2022 @ 13:46
Merci Patrick Germain !
J’ai adoré les romans de la comtesse de Ségur et un internaute ( peut- etre dans un article ancien?) avait fait une remarque à méditer : qui sait si la lecture de ces romans ne serait pas à l’origine de notre intérêt pour…la noblesse et les familles royales ?
Danielle
22 mars 2022 @ 17:01
Merci Patrick Germain de bien nous faire connaître Sophie.
Natouchka
22 mars 2022 @ 22:39
Merci pour cet article si intéressant sur celle qui m’a donné le goût d’inventer des histoires lorsque j’étais enfant. Petite, je prenais grand plaisir à « scribouiller » en cachette des aventures supplémentaires pour les divers personnages créés par la comtesse. Le prénom de ma mère étant Sophie, mon esprit d’enfant l’identifiait parfois au personnage des « malheurs », mais elle ne manquait pas de me rappeler qu’elle n’avait pas passé son enfance dans un château :)
Kamila
24 mars 2022 @ 22:44
Cet article m’a permis d’effectuer un pèlerinage dans mes vertes années.
Merci à Patrick Germain pour ce récit et ces illustrations.
Lili.M
26 mars 2022 @ 05:18
Avec un peu de retard , j’adresse mes remerciements à Patrick Germain : toujours égal à lui-même ce qui veut dire pour moi que ses articles sont toujours très intéressants et apportent de la culture sur ce site !