
Le 3 septembre 1951, Carlos de Beistegui transforme Venise en théâtre baroque. La Sérénissime, encore marquée par les ombres de la guerre, voit débarquer une aristocratie cosmopolite, des milliardaires américains, des artistes, des écrivains, des têtes couronnées et toute une faune mondaine fascinée par le faste et la décadence.
Ce soir-là, dans le décor halluciné du Palazzo Labia, naît ce que l’histoire retiendra comme « le Bal du Siècle ».

Dès l’annonce de la fête, l’Europe élégante entre en ébullition. On ne parle plus que de cela dans les salons de Paris, les palaces de Lausanne ou les villas de la Riviera.
Obtenir une invitation devient un Graal social. Certaines s’arrachent à prix d’or. D’autres provoquent des drames d’ego, des jalousies féroces et des humiliations mémorables. Car Beistegui ne veut pas simplement organiser un bal : il veut créer un mythe.

Le personnage lui-même semble sorti d’un roman. Né dans une richissime dynastie mexicaine, héritier d’une fortune colossale, Carlos de Beistegui cultive un goût extravagant pour l’art, le décor et la mise en scène de sa propre existence.
Son appartement parisien conçu avec Le Corbusier avait déjà stupéfié le Tout-Paris.
À Venise, il voit encore plus grand. Le Palazzo Labia devient son royaume. Les fresques de Giambattista Tiepolo servent d’écrin à une nuit où tout doit évoquer un XVIIIe siècle fantasmé, théâtral et décadent.

Le thème impose masques, brocards, perruques poudrées, capes et costumes historiques. Mais dans ce carnaval aristocratique, chacun cherche surtout à surpasser l’autre. Les préparatifs virent à l’obsession. Les plus grandes maisons de couture travaillent des mois sur les tenues. Les coiffeurs personnels des duchesses traversent l’Europe avec des malles entières de postiches et de laques. Les bijoux rivalisent avec ceux des trésors royaux.
La liste des invités ressemble à un Bottin mondain devenu fou. Orson Welles, Salvador Dalí, Christian Dior, Cecil Beaton, Paul Morand, les duc et duchesse de Windsor, des princesses italiennes, des héritières américaines, des maharajas, des diplomates, des dandys et des aventuriers se croisent dans un tourbillon irréel.
Le clou du spectacle reste l’entrée des invités sur le Campo San Geremia, illuminé de torches et de décors gigantesques. Venise entière semble assister à cette représentation.
Les Vénitiens, fascinés et choqués, regardent défiler cette aristocratie internationale qui danse alors que l’Europe panse encore ses blessures. Le contraste frappe les esprits : d’un côté la pauvreté de l’après-guerre, de l’autre un luxe presque indécent.
Le Vatican lui-même s’étrangle devant tant d’ostentation. La presse hésite entre admiration et scandale. Certains dénoncent une fête obscène. D’autres y voient le dernier éclat d’un monde condamné. C’est précisément ce qui fait la puissance symbolique du Bal du Siècle : il apparaît comme le chant du cygne d’une civilisation aristocratique qui refuse de mourir.
La duchesse de Windsor, fascinante et glacée, capte tous les regards. Son masque est signé par Cecil Beaton. Christian Dior habille plusieurs des femmes les plus observées de la soirée. Les photographies prises cette nuit-là deviendront mythiques. Elles figent une époque où le style était une arme sociale absolue.
Mais derrière les ors et les chandelles se cache déjà une mélancolie diffuse. Beaucoup des invités incarnent un monde finissant : fortunes anciennes menacées, aristocraties déclinantes, nostalgie d’un ordre disparu. Le bal ressemble autant à une apothéose qu’à un enterrement somptueux.
Dans les décennies suivantes, aucun événement mondain ne parviendra vraiment à égaler cette folie esthétique et sociale. Le Bal du Siècle demeure une référence absolue dans l’histoire de l’élégance et des grandes fêtes européennes. Un instant suspendu où Venise devint le décor d’une comédie humaine baroque, sublime et crépusculaire.
Comme l’écrivit Paul Morand, Venise est la ville idéale pour les mirages. Et, cette nuit de septembre 1951, le plus beau des mirages portait le nom de Carlos de Beistegui. (Merci à Bertrand Meyer)