
Joséphine, désormais pardonnée et réconciliée avec Bonaparte, comprit enfin qu’elle avait épousé un homme d’une autre trempe que son premier mari, Alexandre de Beauharnais, que son dernier amant, Hippolyte Charles, et tous les autres.
Elle sera Madame Bonaparte, avant de devenir “l’Impératrice Joséphine”. Mais elle ne le sait pas encore. Elle ignore même le rôle qu’elle va être appelée à jouer dans les desseins de son mari. Bonaparte et elle mènent une vie tranquille, jouant le soir au jacquet, offrant une image de dignité républicaine.
Ci-dessus, Joséphine par Prud’hon vers 1800 – Musée de la Malmaison
Entre le 24 Vendémiaire an VIII, soit le 16 octobre 1799, et le 18 Brumaire an VIII, soit le 9 novembre 1799, soit 24 jours, leur destin, de par la volonté de Bonaparte va basculer. Sachant ce qu’il allait trouver en rentrant en France, Bonaparte savait certainement déjà ce qu’il allait faire.

Barras par Pierre-Michel Alix – Musée Carnavalet
Le Directoire n’était plus qu’un arbre pourri dont chacun attendait ou espérait la chute. Il fallait être là, non pour y assister, mais pour la maîtriser et en retirer les bénéfices.
Les Cinq Directeurs, Sieyès, Barras, Ducos, Moulin et Gohier, le premier ambitieux, le second vénal et les trois autres honnêtes et droits, sont incapables de gérer les situations politique, militaire et économique qui leur échappent.

Emmanuel Joseph Sieyès (1748-1836) par Jean Duplessis-Bertaux – BNF

Pierre-Roger Ducos (1747-1816) par Edme Quenedey des Ricets – Musée du Château de Versailles

Jean-François Moulin (1752-1810) par François Bonneville, graveur – Musée Carnavalet
Bonaparte n’a aucune sympathie pour eux mais il sait qu’il aura besoin d’eux. Il lui faut aussi l’appui du général Bernadotte (1763-1844) ministre de la Guerre, en fait commandant en chef de toutes les armées.
Hostile à Bonaparte depuis le début de sa carrière, le futur roi de Suède refusera d’entrer dans ses vues déclarant qu’il “préférerait être mis en pièces plutôt que de contribuer à asservir son pays.”

Jean-Baptiste Bernadotte en 1797 par Karl Johan – Bibliothèque Nationale de Norvège
Joséphine avait, pourtant, fait tout ce qu’elle pouvait pour l’attirer à eux. Bernadotte n’était-il pas le beau-frère de Joseph Bonaparte, ayant chacun épousé une sœur Clary ? Mais Joseph Bonaparte n’était-il pas un des artisans de ce qui allait se passer ?
Il est difficile de retracer les évènements qui conduisirent au coup d’état du 18 Brumaire. Mais il ne faut pas négliger la part qu’y prit Joséphine. Elle n’était pas une femme politique, elle avait simplement choisi d’aider son mari au mieux de ses capacités.
Le petit hôtel de la rue Chantereine, désormais de la Victoire, sera le lieu de réunion de la conspiration qui se préparait, non dans le secret mais avec une certaine discrétion.
C’est à ce moment-là que le charme et le savoir-faire de la maîtresse de maison agit le mieux. Elle est présente, souriante, avisée, interrompant les conversations qui devenaient dangereuses.
Il fallait gagner à la cause ceux qui lui seraient utiles, en attendant, écarter ceux qui y étaient visiblement hostiles. Il fallait mettre sur pied le futur politique, c’est-à-dire se débarrasser du Directoire et des Directeurs, tout en gardant certains, éloignant d’autres, sans se faire pour autant des amis ou des ennemis.
“Sa discrétion, sa grâce et l’affabilité de ses manières, son calme apparent, son ingénuité et son esprit furent extrêmement utiles.” écrivit le comte Philippe de Ségur , futur général, académicien et pair de France, dans ses « Mémoires – Souvenirs et anecdotes.”
Lorsque Gohier, hostile, vint la trouver, elle le reçoit tout sourire et charme déployés, voix languissante et yeux de velours. Lorsque Fouché, présent à l’entrevue, parle de conspiration, elle joue l’innocente effrayée.

Louis Gohier
Et Gohier de lui dire “ Mais tranquillisez-vous, citoyenne Bonaparte, Dire ces choses-là devant les dames, c’est prouver qu’il n’y a pas lieu de les faire. Faites comme le gouvernement, ne vous inquiétez pas de ces bruits-là : dormez tranquille.” Et pourtant la ville bruissait.
Le grand jour arrivant, le 17 Brumaire, elle dut se démasquer. Bonaparte avait besoin de Gohier. Joséphine lui demanda de venir la voir “ Venez, mon cher Gohier, et votre femme, déjeuner avec moi à 8 heures du matin. N’y manquez pas, j’ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes.”

Madame Gohier – Musée Carnavalet
Flairant le piège, car on n’invite pas à déjeuner à 8 heures du matin, Madame Gohier demanda à son mari de ne pas se rendre à l’invitation et y alla seule.
Joséphine la reçut et après lui avoir fait le reproche d’être venue seule, elle lui dit, en montrant l’agitation militaire dans la cour de l’hôtel : “Tout ce que vous voyez, Madame, doit vous faire pressentir ce qui doit infailliblement arriver. je suis désolé que Gohier ne se soit pas rendu à mon invitation, concertée avec Bonaparte, qui désire que le président du Directoire soit un des membres du nouveau gouvernement qu’il se propose d’établir…”
“ Je vais rejoindre mon mari” répondit Madame Gohier . “ Je ne vous retiens pas ; mais dites-lui qu’il réfléchisse bien et y réfléchissez vous-même avec lui sur le vœu que j’ai été autorisée à vous transmettre. Ce n’est pas son intérêt seulement qui est en jeu; l’influence que Sieyès et les siens vont avoir sur les événements qui se préparent dépend du parti que prendra le président. Employez toute votre influence pour l’engager à venir.” M
ais Gohier ne vint pas. Après le coup d’état, il fut mis deux jours aux arrêts. Il se retira alors de la vie publique. En 1802, il se vit offrir le consulat de France à Amsterdam puis le consulat général de France aux Etats-Unis. Sa santé ne lui permit pas de rejoindre son poste. Bonaparte disait de lui qu’il était “intègre et franc”, et ne lui en voulut pas.
Le charme de Joséphine n’avait pas agi mais elle avait joué son rôle avec grandeur. Elle était prête pour un plus grand. Bonaparte joua une comédie devant des Directeurs, dont certains furent dupes, et le Conseil des Cinq-Cents, la chambre basse du pouvoir législatif, créée par la constitution du 5 fructidor an III (22 août 1795) qui lui était hostile.
Mais Bonaparte n’était pas un bon acteur. Pris à partie, lors de son discours, par les membres du Conseil, “ Hors la loi, le dictateur ! A bas le tyran” put-il entendre, il perdit pied. Et c’est son frère Lucien, président de l’assemblée, sachant habilement semer la zizanie entre les Cinq-Cents et faire croire que Napoléon avait été attaqué, qui sauva la situation avec l’aide Murat qui, avec ses grenadiers, évacua la salle. “ Fichez-moi tout ce monde-là dehors !”

Lucien Bonaparte

Le 18 Brumaire – Musée de la Révolution française à Vizille
Au théâtre, Laetizia, sa belle-mère et Pauline, sa belle-sœur, entendirent crier: “Le général Bonaparte a manqué d’être assassiné par les traîtres à la patrie.”
Elles se rendirent immédiatement rue de la Victoire pour trouver une Joséphine éperdue d’inquiétude. Puis quelques minutes plus tard, un billet leur fut délivré : “ le général a sauvé la République.”
Le Directoire était tombé, le Consulat venait de naître avec à sa tête Sieyès, Ducos, anciens Directeurs, et Bonaparte. Barras, qui se voyait toujours protecteur de Bonaparte, vit Talleyrand lui apporter non le billet, qu’il attendait, lui demandant de se joindre au nouvel exécutif, mais sa démission.
Il sut l’accepter sans grandeur, empochant au passage, une somme d’argent importante avancée par Ouvrard, désormais le banquier de Bonaparte. Il quitta le Luxembourg avec les honneurs militaires pour rejoindre son château de Grosbois.
Il fut ensuite contraint à l’exil, autorisé, bien que régicide, à rentrer en France en 1820. Il avait perdu son protégé et ses maîtresses, Madame Tallien et Madame Bonaparte, à laquelle il ne pardonna jamais. Il était sorti de l’histoire.
Theresa, après avoir été la maîtresse d’Ouvrard, auquel elle donna quatre enfants, dont la descendance existe toujours sous le nom de leur mère, Cabarrus, sortit aussi de la vie de Joséphine.

Thérésa Tallien en 1798, par Adèle Varillat, Musée Boucher-de-Perthes à Abbeville
Bonaparte écrivit un jour à Joséphine : “Je te défends de voir madame Tallien, sous quelque prétexte que ce soit. Je n’admettrai aucune excuse. Si tu tiens à mon estime, ne transgresse jamais le présent ordre”.
Madame Tallien sortit par la grande porte en épousant, le 9 août 1805, le prince de Chimay. Elle vécut entre opulence, mécène avisée de musiciens comme Auber, Cherubini ou d’artistes comme la Malibran, et tristesse, au château de Chimay où elle mourut, épouse délaissée, le 15 janvier 1835.
Les amis encombrants de la période de folie de Rose de Beauharnais avaient quitté le monde de la citoyenne Bonaparte. Si Joséphine ne fut pas attristée du départ de Barras, elle eut du chagrin de celui de Theresa, “Notre-Dame de Thermidor” avec laquelle elle correspondit un peu mais qu’elle ne revit plus.
Joséphine déclara à Theresa : “ J’ai fait tout ce que l’amitié pouvait me dicter mais inutilement…Vous êtes la seule femme dont il a effacé le nom de la liste de mes amies intimes.”
L’ascension de la petite créole et du petit Corse commençait en passant par le Luxembourg où le couple “consulaire” s’installa le 24 Brumaire, soit le 15 novembre 1799. L’année finit sur une déclaration de Bonaparte : “ Citoyens, la Révolution s’établit désormais sur les principes qui l’avenir donnée. La Révolution est terminée.” Et c’est ce que souhaitaient entendre les Français.
Joséphine avait quitté son petit hôtel particulier, meublé à son goût, pour les ors grandioses et tristes du Palais du Luxembourg. Elle avait son appartement personnel au premier étage, Bonaparte avait un appartement au rez-de-chaussée en dessous du sien, un escalier dérobé reliant les deux.

Appartement des Bonaparte au Petit Luxembourg
Mais Joséphine, désormais l’épouse d’un des trois chefs d’état de la France, s’ennuie. Elle est tenue de paraître en sa qualité d’épouse, bien moins agréable, à ses yeux, que celle de maîtresse.
Elle est tenue à une vie régulière. Le premier repas est à 10 heures du matin. Il est servi par une domesticité sans livrée. Une vingtaine de personnes y assistent. A 5 heures c’est le dîner. Tout est toujours servi et mangé rapidement car Bonaparte ne cesse de travailler.
Toutefois après le dîner, il y a cercle. Là, Joséphine est enfin elle-même, charmante, séduisante, toujours simple et affable. Elle joue la comédie car la présence de Bonaparte, malgré tout, intimide jusqu’à sa femme qui désormais le craint. En fait, elle a peur de le perdre.
Bonaparte, ce n’est pas l’amour tel qu’elle l’avait vécu avec Hippolyte Charles, c’est la sécurité que lui avaient refusé Hoche et Barras. Elle le sait. Il lui a déjà offert La Malmaison, il n’a pas rechigné devant ses dépenses. Il a payé ses dettes.
Ayant conscience de la situation financière précaire, voire catastrophique, de sa femme, il avait demandé à son secrétaire, Bourrienne, de s’informer de la somme qu’il avait à payer pour rembourser ses dettes.
Lorsque celui-ci lui demande le montant exact, elle le supplie de ne pas insister. Bourrienne lui fait comprendre alors qu’elle ne peut se soustraire à cette obligation.
Bonaparte paiera, dit-il, “Je ne peux vous dissimuler l’humeur du Premier Consul ; il croit que vous devez une somme considérable ; il est disposé à l’acquitter. Vous essuierez de vifs reproches, je n’en doute pas ; mais la scène sera la même pour la somme que vous avouerez, que pour une somme encore plus considérable. Si vous dissimulez une grande partie de vos dettes, au bout de quelques temps, les murmures recommenceront, les oreilles du Premier Consul en seront frappées et son humeur éclatera plus vive encore. Croyez-moi, avouez tout, les résultats seront les mêmes…”

Une robe de Joséphine
Joséphine finit par avouer qu’elle devait 1 200 000 francs mais ne voulait en avouer que la moitié. Bourrienne, surpris par le chiffre, lui dit que Bonaparte n’envisageait même pas qu’elle pouvait devoir 600 000 francs, somme énorme à ses yeux, alors avouer 1 200 000 francs n’aggraverait pas la situation. Joséphine s’en tint à 600 000.
Bourrienne l’accepta et se fit apporter les factures et réalisa que les fournisseurs avaient volé Joséphine. Il discuta avec eux qui le reconnurent et la dette fut réellement de 600 000 francs que Bonaparte paya. Six cent milles francs en 1800 équivalent à près de cinq millions d’euros.
Les atours de cour étaient certainement payés sur la cassette impériale. Les robes de Joséphine probablement achetées par elle sont assez simples, du moins celles qui nous restent. On se demande comment elle pouvait arriver à dépenser tant d’argent.
Robe de Joséphine – Victoria & Albert Museum
Et pourtant, Joséphine est, et sera toujours incorrigible en matière d’argent. Malgré cet avertissement, elle s’engage à acheter un collier de perles qui aurait appartenu à Marie-Antoinette.
Il vaut 250 000 francs, la Malmaison avait été payée 325 000 francs . Elle l’achète mais on ne sait pas avec quel argent. Peut-être un dû sur ses commissions occultes ? Le problème était de faire croire à Bonaparte qu’elle avait toujours eu ce collier et qu’il le lui avait déjà vu porter. Elle réussit.

Collier de perles de Joséphine
Il lui reste encore une affaire à faire. Rouget de l’Isle, l’auteur de La Marseillaise, ayant bien connu Rose de Beauharnais, approcha Joséphine Bonaparte pour se voir commander un hymne par le consul.
Ce dernier refuse. Pour atténuer le refus, elle demande alors à Rouget de l’Isle d’être son prête-nom, toujours dans une affaire de fourniture aux armées, sur lequel il pourra prélever une somme sur le bénéfice envisagé par elle, en compensation du refus de Bonaparte.

Rouget de Lisle (1760 – 1836)
L’affaire échoue, Rouget de l’Isle est interrogé par la justice. Joséphine, bien entendu ne se manifeste pas mais l’accusé ne cite pas son nom. Toutefois, il raconte toute l’affaire à Bonaparte qui entre en fureur. L’affaire est étouffée.
Il est probable que c’est à ce moment-là qu’elle ait pris la décision d’en finir avec ses malversations financières. Elle continuera, malgré tout, à accepter des prébendes de Fouché qui, sous prétexte d’assurer la sécurité de Bonaparte lui demande de lui rapporter ses faits et gestes, ce qu’elle fait moyennant une rémunération de 1 000 francs par jour, soit 8 000 euros. Cela parait incroyable avec un mari, maître de la France, qui lui passe tout, de la voir agir ainsi.

Charles Philippe de Bourbon, comte d’Artois, futur Charles X (1757-1836)
par Henri-Pierre Danioux en 1798
Joséphine a aussi une position politique ambigüe. Epouse du Premier Consul, qui tire son pouvoir de la Révolution, elle n’en garde pas moins ses opinions royalistes.
Certes, elle ne l’avoue pas mais accepte d’intervenir en faveur des Emigrés qui demandent à pouvoir rentrer en France.
Elle aide les Montmorency, les Gontaut-Biron, les Rohan ou les Lévis-Mirepoix et d’autres encore. Le comte d’Artois lui envoie la duchesse de Guise pour ouvrir avec elle l’éventualité d’une restauration de la monarchie. Quand elle le rapporte à Fouché, celui-ci fait expulser la duchesse.

Louis Stanislas de Bourbon, comte de Provence, futur Louis XVIII (1755-1824) en 1800
Le comte de Provence, lui, s’adresse directement à Bonaparte, pour lui offrir la position de sauveur de la Monarchie. C’était bien mal connaître celui qui le 14 juin 1800 venait de remporter la victoire de Marengo.
Les 24 000 hommes de son armée, avec leurs 15 canons, sont vainqueurs des 30 000 hommes, 8000 cavaliers et 100 canons de l’armée du Saint-Empire. Les Impériaux ont 9400 morts, 8000 prisonniers, 40 canons perdus.
Les Français, avec Bonaparte à la tête de l’armée, avec Lannes, Murat, Kellermann, Perrin et Desaix à ses côtés, déplorent 4 700 morts et 900 blessés ou disparus.

La bataille de Marengo par le baron Lejeune – Musée de Versailles
Les combats ont été difficiles, voire indécis, mais la victoire fut là, avec ses résultats, évacuation des troupes impériales du Nord-Est de l’Italie, suspension des combats, reddition de Turin. Bonaparte reconquit par cette victoire les places de Lombardie et du Piémont et voit confortée sa position en France.
Cela lui permet de refuser l’offre du futur Louis XVIII. Il sait déjà probablement quelles marches il doit monter.
Joséphine était ravie de l’offre faite de restauration de la monarchie et de la position que Bonaparte y aurait occupé. Sa fille Hortense la suivait. Et Bonaparte de dire : “ C’est diables de femmes sont folles. C’est le Faubourg Saint-Germain qui leur tourne la tête. Elles se sont fait l’ange tutélaire des royalistes ; mais cela ne me fait rien, je ne leur en veux pas.”
Il est possible que la peur de l’avenir ait dicté sa conduite à Joséphine. Bonaparte, Premier Consul, c’était bien mais être attaché à une Maison qui avait fait la France c’était mieux. Joséphine voyait le passé et n’imaginait pas un avenir différent. Elle, qui avait pas été reçue à Versailles, devait apprécier de voir les princes la courtiser.
Mais Bonaparte, ou plutôt Napoléon, n’allait pas s’en laisser conter pas sa royaliste d’épouse. Le Luxembourg avait été la résidence d’une reine, veuve et turbulente, d’un cadet, Gaston d’Orléans, d’une princesse déchue. Il n’était pas le lieu d’une gloire ascendante surtout quand elle est logée au Petit Luxembourg.

Le Palais du Luxembourg
Joséphine n’aimait pas le palais du Luxembourg. Elle avait aimé sa petite maison de la rue Chantereine, elle aimait La Malmaison, là elle était chez elle.

Le Palais des Tuileries, vu du quai d’Orsay en 1757 par Raguenet – Musée Carnavalet
Joséphine n’aimait pas le palais du Luxembourg. Elle avait aimé sa petite maison de la rue Chantereine, elle aimait La Malmaison, là elle était chez elle.
Elle allait bientôt déménager pour une demeure qui lui plairait encore moins, le palais des Tuileries. Le Premier Consul de la France se devait de s’installer dans le palais qui symbolisait le pouvoir absolu.
Et c’est ce qu’il fit le 19 février 1800, dans une marche triomphale d’un palais à l’autre, les honneurs lui étant rendus tout au long du parcours. Joséphine et Hortense sont déjà au balcon du palais pour voir arriver le cortège somptueux où se mêlent les gloires militaires aux grands commis du Consulat, le nouveau régime.
Bonaparte s’installe au premier étage et Joséphine au rez-de-chaussée, dans les appartements occupés par Marie-Antoinette, en murmurant “ Je ne serai jamais heureuse ici.” Son appartement est composé de deux salons, d’une antichambre, d’une chambre, d’une salle-de-bain d’une petite bibliothèque et d’un boudoir. Elle ajoutera, en prenant possession de la chambre, remeublée à son goût, “Il me semble que l’ombre de la reine vient me demander ce que je fais dans sa couche. Il y a dans ce palais une odeur de roi qu’on ne peut respirer impunément.”



Reconstitution du salon de Joséphine, préalablement celui de Marie-Antoinette et enfin de la duchesse d’Angoulême
Ces images montrent bien la différence entre le faste du palais impérial et l’intimité de La Malmaison, sa vraie demeure.
Hortense n’aime pas non plus le palais et l’idée d’y habiter. Elle préfère retourner à Saint-Germain chez Madame Campan. Joséphine en est triste et pleure.

Portrait présumé d’Hortense de Beauharnais attribué à Gérard
Bonaparte la console. Elle finit par reconnaître que, malgré tout, elle occupe une belle situation. La petite et pauvre créole, la petite vicomtesse malheureuse est maintenant la première femme en France et reçoit les hommages qui autrefois étaient réservés à ses souveraines. Joséphine a aussi le chagrin et l’inquiétude de voir son fils, Eugène, repartir en campagne le 6 mai 1800.
Paris est en fête, Paris chante, boit, danse, s’amuse mais Joséphine n’est plus de ces fêtes. Le libertinage a repris ses droits.
Il est probable qu’elle aurait aimé en être mais Bonaparte ne l’aurait pas admis. Il est parti se battre contre les Impériaux et Joséphine est angoissée.
Les nouvelles ne sont pas bonnes, Paris se met à conspirer, les révolutionnaires d’un côté, les royalistes de l’autre se verraient bien reprendre en main le pouvoir qui leur a été confisqué.
Mais quand vient la nouvelle de la victoire de Marengo, Paris se reprend à aimer, voire adorer, le Premier Consul. Josephine est rassérénée par son retour car elle a probablement eu vent de ce qui se tramait contre lui.
S’il n’existe pas encore de cour, des habitudes cérémonieuses se prennent. Et Joséphine s’y plie. Elle donne des déjeuners de dames. La duchesse d’Abrantès racontera dans ses Mémoires : “En causant avec Madame Bonaparte pendant le déjeuner, repas toujours sans cérémonie, de mode, de spectacles de petits intérêts de société, ces jeunes dames s’enhardissaient…Madame Bonaparte faisait les honneurs de ce déjeuner avec une grâce charmante.”

La duchesse d’Abrantès et son mari Jean-Andoche Junot vers 1804, par Marguerite Gérard -Musée de Denver – Colorado
Puis elle eut des “dames pour l’accompagner” qui n’étaient pas encore des dames d’honneur. Elle tenait cercle “ avec une grâce charmante, elle était mise avec recherche et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l’antique.” écrira Madame de Rémusat. Grâce, charme…deux qualificatifs qui accompagneront Joséphine toute sa vie. Elle sut en user pour réparer les impolitesses, voire les rudesses de son mari. Et il y en eût.

Attentat de la rue St Nicaise – Musée Carnavalet
Le 24 décembre 1800 eût lieu l’attentat qui faillit lui coûter la vie. Devant se rendre à l’opéra avec son mari, elle monta avec retard dans la voiture, accompagnée d’Hortense et de Caroline Murat.
Arrivée à l’entrée de la rue Saint-Nicaise, sa voiture fut soulevée par une terrible explosive et les vitres furent brisées. Les royalistes, Limoëlan, Saint-Réjant, La Haye, Joyaux et Carbon ont attenté à la vie du Premier Consul.
Sa voiture étant en avance, il y échappa, comme Joséphine dont la voiture était en retard. A leur entrée dans la salle de l’opéra, le public se leva et les acclama longuement. Joséphine était en pleurs, Bonaparte impassible. Il crut tout d’abord à un attentat jacobin mais dut se rendre à l’évidence devant les preuves apportées par Fouché.
Une anecdote rapportée par Bourrienne, son secrétaire, révèle que le couple partage encore le même lit. Il sait désormais qui elle est. Il sait tout de ses mensonges et de ses infidélités, elle n’est plus pour lui “l’incomparable”, mais en plus d’être sa femme, elle continue à être sa maîtresse, bien qu’il commence à regarder ailleurs. Pour Joséphine commence la période d’incertitude.
Un divorce est toujours à craindre et c’est ce qu’elle craint le plus. Elle montre alors de la jalousie, plus par perdre sa position que par la perte d’un amour qu’elle n’avait jamais éprouvé.

Giuseppina Grassini (1773-1850) par Elisabeth Vigée-Lebrun vers 1800
Musée des Beaux-Arts de Rouen
Bonaparte disait “ Elle se trouble plus qu’il ne faut. Elle a toujours peur que je ne devienne sérieusement amoureux. Elle ne sait pas que l’amour n’est pas fait pour moi…Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes affections n’entrent pour rien !”
Il y avait parmi les distractions la Grassini, la diva rencontrée à Milan et ramenée à Paris après Marengo.
Madame de Rémusat raconte : “ Il était dur, violent, sans pitié pour sa femme, dès qu’il avait une maîtresse. Il ne tardait pas à le lui apprendre, et à lui montrer une surprise presque sauvage de ce qu’elle n’approuvait pas qu’il se livra à des distractions…De pareilles déclarations excitaient le mécontentement de Madame Bonaparte. Son époux y répondait quelques fois par des violences dont je n’oserais détailler les excès.”
Josephine se confie alors à son amie Madame de Krény “ Je suis bien malheureuse, ce sont tous les jours des scènes de la part de Bonaparte, sans jamais y donner lieu. Ce n’est pas vivre. J’ai cherché à deviner ce qui pouvait y donner lieu. J’ai appris que depuis huit jours la Grassini est à Paris.” En effet, il l’avait installée rue Chantereine. La cantatrice deviendra en 1815 la maîtresse du duc de Wellington.

Mademoiselle George – Musée de la Malmaison
Il eut aussi Mademoiselle George, envers laquelle Bonaparte eut des attitudes semblables à celles qu’il avait avec Joséphine.
L’actrice raconta : “ Ce n’était plus le Consul, c’était un homme amoureux, peut-être, mais dont l’amour n’avait ni violence ni brusquerie ; il vous embrassait avec douceur, ses paroles étaient tendres et pudiques : impossible de ne pas éprouver près de lui ce qu’il éprouvait lui-même…”
Née en 1787, Marguerite-Joséphine Weimer, dite Mademoiselle George, fut une des plus grandes actrices du XIXe siècle. Lors de son aventure avec Bonaparte, elle n’était pas encore célèbre. Si sa carrière fut grande, elle dut ses débuts à Bonaparte.
« Comment Napoléon vous a-t-il quittée ? » demanda un jour Alexandre Dumas père à Mademoiselle George. Il m’a quittée pour se faire empereur ! répondit-elle.
Sa vie est bien trop riche pour en dire plus. Etrangement, elle mourut dans le dénuement, en 1867, après avoir été une gloire internationale et la maîtresse d’Alexandre Ier, entre autres.
Joséphine est jalouse. Elle accuse non seulement ses maîtresses mais aussi sa famille qui, selon elle, fait tout pour qu’il la trompe. Ne pas pouvoir donner de fils à Bonaparte est son calvaire.
Madame de Rémusat est sa confidente mais elle est aussi juge du manque dignité de Joséphine qui cherche ,par tous les moyens, à savoir ce que fait son mari, dont elle soudoie les domestiques,
Bonaparte commence à déserter le lit de Joséphine. L’escalier reliant leurs deux appartements n’est plus souvent emprunté. Et quand il l’est, elle s’arrange pour le faire savoir.
Comme autrefois celles des rois de France, leur vie privée est quasiment publique. Joséphine voit encore Hippolyte Charles, mais on ignore s’ils ont des relations autres qu’amicales. Il est certain qu’elle continue de s’intéresser à lui, à sa carrière, à veiller sur ses intérêts. Il semble bien qu’elle ait eu des amants. C’est ce que suggère son amie Madame de Krény.
Etrangement, Bonaparte continue d’aimer Joséphine. Ce n’est plus la passion amoureuse d’autrefois, c’est un amour de couple qui a fini par trouver un modus vivendi.
Elle répond à une de ses lettres : “ Tous mes chagrins ont disparu avec la bonne et touchante lettre qui renferme les expressions aimables de ton sentiment pour moi. Combien je te sais gré de t’être si longuement occupé de ta Joséphine…Une lettre est le portrait de l’âme et je presse celle-ci contre mon cœur…Adieu Bonaparte, je n’oublierai pas la dernière phrase de ta lettre. Je l’ai recueillie dans mon cœur. Comme elle s’y est profondément gravée ! avec quel transport le mien y a répondu ! Oui, ma volonté est aussi de te plaire, de t’aimer ou plutôt de t’adorer.” Elle a donc fini par l’aimer.
Joséphine semble aborder les rivages de la sagesse. Etre la châtelaine de La Malmaison l’y a peut-être aidée. Elle n’a jamais apprécié la pompe et la vie de cour. Elle n’avait jamais été aussi heureuse que dans son île.
Et La Malmaison devint son refuge. La vie qu’elle y mène, seule ou avec Bonaparte, avec ses enfants et ses amis est simple. La maison elle-même est simple. C’est un château de campagne meublé simplement, bien que décoré avec goût, et à grand coût.

Bibliothèque de La Malmaison

Un cabinet de La Malmaison

Un salon de La Malmaison

La chambre “ordinaire” de Joséphine en 1800
La propriété a été agrandie de 153 hectares de bois. 600 000 francs ont été dépensés pour deux pavillons, œuvres de Percier et Fontaine, les architectes qui laisseront une grande trace dans l’art des bâtiments et du mobilier. Elle aime les fleurs, il y en a à profusion dans les serres et dans les vases.
Les serres de La Malmaison
Elle les montre aux Anglais, envoyés par Fox, en vue de préparer la paix d’Amiens en 1801, en disant : “ C’est ici que je me suis sentie la plus heureuse à étudier la pourpre des cactus qu’à contempler tout l’éclat qui m’environne ; c’est ici que j’aimerais trôner au milieu de ces peuplades végétales : voici l’hortensia, qui vient tout récemment d’emprunter le nom de ma fille, la soldanelle des Alpes, la violette de Parme, le lis du Nil, la rose de Damiette : ces conquêtes sur l’Italie et l’Égypte ne firent jamais d’ennemis à Bonaparte. ! Mais voici ma conquête à moi, un jasmin de La Martinique, la graine semée et cultivée par moi me rappelle mon pays, mon enfance et mes parures de jeune fille.”
Elle sera une horticultrice hors pair, introduisant bien des plantes, comme le magnolia à gelures pourpres, le catalpa, le camélia, le tulipier de Virginie, des tulipes, des géraniums, de jacinthes doubles.

Le parc à l’anglaise
La liste est bien longue. Le développement de la rose est sans doute son plus grand succès. . Il y avait à La Malmaison deux cent cinquante espèces, que Redouté (1759-1840) illustrera. Il avait été avant la Révolution, le protégé de Marie-Antoinette, il est désormais celui de Joséphine, devenant son peintre officiel. Il sera plus tard le professeur de Madame Adélaïde, sœur du roi des Français, Louis-Philippe, et de bien d’autres grandes dames.

La Rosa Centifolia de Redouté

“Josephinia Imperatricis”, planche 67 du second tome du Jardin de la Malmaison, Paris, Imprimerie L. É. Herhan, 1804. Estampe en taille douce aquarellée, Château d’Aulteribe
“La vie que l’on menait à La Malmaison, à l’époque de mon mariage (en 1800), ressemblait à la vie que l’on mène dans tous les châteaux, lorsqu’on rassemble beaucoup de monde chez soi à la campagne. Nos appartements étaient composés d’une chambre, d’un cabinet et d’une chambre pour notre femme de chambre ainsi que cela se voit toujours dans la maisons de campagne des gens riches. Les meubles en étaient fort simples et l’appartement de la fille de la maison qui touchait au mien n’en différait que par une porte à deux battants…” écrivit Laure Junot, duchesse d’Abrantès.
Le déjeuner était servi à 11 heures et seules les femmes y assistaient. Le dîner avait lieu à 6 heures, en présence de Bonaparte et des ministres, généraux et autres conseillers. Parfois, il était pris sur la pelouse. Bien entendu Eugène était de la partie, comblé par sa mère et son beau-père, devenant un bel homme, un parti enviable.
Cette vie d’apparence tranquille allait bientôt céder la place à la gloire et aux larmes.
La première victime sera Hortense. Elle est belle, intelligente et distinguée, cultivée de surcroît. Elle a le charme de sa mère. C’est un beau parti. Joséphine veut la marier mais en choisissant son gendre.
Hortense est amoureuse de Géraud Michel du Roc (1772-1813), qui sera Duroc, duc de Frioul. Il est d’extraction noble ancienne, aide-de-camp favori du Premier Consul, mais il ne convient pas à Joséphine. Bonaparte est favorable au mariage, il offre une dot substantielle et un avancement important. Mais, comme Joséphine, Duroc ne veut pas de ce mariage et refuse l’offre de Bonaparte.
Général Michel du Roc, dit Duroc ( 1772-1813) – Musée de l’Ermitage
Il vient alors à l’esprit du Premier Consul qu’Hortense épousera son frère Louis. Cela convient à Joséphine car Bonaparte lui a dit que ne devant probablement pas avoir d’enfant, Louis serait son héritier et Hortense promise à une belle destinée.
“Petite sotte est-ce que le cœur compte dans le mariage ? On ne te demande pas de l’aimer avant mais de l’épouser. L’amour viendra plus tard.” Joséphine parlait à sa fille en connaissance de cause.
Celle-ci s’y résigna, se sacrifiant au bien-être de sa mère, tout en sachant qu’elle serait malheureuse. L’amour ne fut jamais au rendez-vous.
“ Je ne peindrai point mon désespoir. Je voyais en un instant s’évanouir toute idée de bonheur et même de repos. je ne pouvais concevoir le caractère qui se montrait à moi. Il m’affrétait pour l’avenir.”
Elle avait osé rire avec une autre personne devant son mari qui, se sentant humilié, l’en avait réprimandée vertement.
Elle fut reine et mère d’un empereur qu’elle ne vit pas sur le trône. Si elle ne divorça pas de Louis, elle se sépara de lui. Elle deviendra la maîtresse du comte de Flahaut, fils naturel de Talleyrand, avec lequel elle eut un fils en 1811, Charles, futur duc de Morny.

Hortense de Beauharnais par Girodet, vers 1805-1809 Louis Bonaparte par Hodges en 1809 Rijksmuseum, Amsterdam
Merci à Patrick Germain pour cette sixième partie – A suivre…
Régine ⋅ Actualité 2026, France, Napoléon, Portraits No Comments