
Jusqu’au début du XXème siècle, le mariage dépendait non de la volonté des jeunes gens mais de celle de leurs parents. Madame Renaudin sut faire le lien entre deux volontés, celle du marquis de Beauharnais qui voulait marier son fils pour l’éloigner d’une vie de dissipation et celle de Mr de La Pagerie qui devait marier ses filles.
Alexandre de Beauharnais, le promis, a du succès auprès des femmes. Après Madame de Longpré à Brest, il y aura Madame de Caumont dont il dit le 26 mai 1777 “ Il y a dans ce pays (Rouen) une très jolie femme, nommée Mme de Caumont, parente de Mr Hurault, partie , il y a quelques jours pour aller à sa campagne, ce qui me chagrine beaucoup…”
En effet, elle l‘appelle mon petit cabri, ce qui laisse supposer une certaine intimité. Il y en a d’autres, bien entendu.
Rouen au XVIIIe siècle – Aquarelle de Jules Adeline, réalisée d’après le tableau de J.B.Martin – Musée de Rouen
Madame Renaudin a beaucoup d’affection pour son filleul auquel elle pardonne toutes ses frasques qu’il lui raconte, avec une certaine fierté. Mais elle a aussi ses propres intérêts en vue. Alexandre, une fois émancipé, sera riche, ce qui n’est pas le cas de son père.

Hôtel de Beauharnais rue Thévenot
Le marquis a quelques terres, dont celles de La Ferté-Aurain, qui rapportent trois mille livres, quelques maisons, une rente du roi.
Il possède en outre une hôtel particulier à Paris, rue Thévenot, hérité de sa grand-mère. Pour assurer son avenir Madame Renaudin doit s’assurer du mariage d’Alexandre. Et le mieux n’est-il pas de le faire entrer dans sa propre famille en le mariant à une de ses nièces qui devrait lui en être toujours reconnaissante et assurer sa vieillesse à la mort du marquis. Bien pensé, bien joué !
Le marquis de Beauharnais, tout à la dévotion de sa maîtresse qu’il n’épousera qu’en 1796, écrit à Mr de La Pagerie, le 23 octobre 1777 :
“ Mes enfants jouissent à présent de quarante mille livres ( un peu plus de 300 000 euros) de rente chacun. Vous êtes le maître de me donner Mademoiselle votre fille pour partager la fortune de mon chevalier ; le respect et l’attachement qu’il a pour Mme de Renaudin lui fait désirer ardemment d’être uni à une de ses nièces. Je ne fais, je vous l’assure, qu’acquiescer à la demande qu’il m’en fait en vous demandant la seconde, dont l’âge est plus analogue au sien.
J’aurais fort désiré que votre fille aînée eût quelques années de moins, elle aurait certainement eu la préférence puisqu’on m’en fait un portrait également favorable, mais je vous avoue que mon fils qui n’a que dix-sept ans et demi, trouve qu’une demoiselle de quinze ans est d’un âge trop rapproché du sien.”
Catherine-Désirée, la seconde fille, n’a qu’un an et demi de moins que Rose. Mais peu importe la fille, l’essentiel, aux yeux des La Pagerie, est que Mr de Beauharnais ne semble pas demander de dot. Une promesse de rente et des espoirs d’héritage suffisent.
Mme Renaudin écrit de son côté qu’elle se chargera de sa nièce, lui tiendra lieu de mère et complètera son éducation. L’important est qu’on l’envoie rapidement.
On ignore les sentiments de Rose de se voir préférer sa cadette, ce qui était inhabituel, les mariages arrangés suivant la primogéniture.
Mais le destin lui préparait un tour. La demande en mariage était arrivée après le décès de Catherine-Désirée, survenu le 16 octobre 1777. Qu’à cela ne tienne, Mr de La Pagerie offre sa troisième fille, Marie-Françoise, dite Manette, âgée de 11 ans, en précisant qu’il pourrait emmener les deux afin que le jeune Alexandre choisisse.
Sa sœur lui répond le 11 mars 1778 : “ Arrivez avec une de vos filles; tout ce que vous ferez nous sera agréable. Il nous faut une enfant à vous.”

Femme créole en 1760 avec à sa droite, son esclave et à sa gauche sa “mulâtresse” telle que pouvait être Mme de La Pagerie
N’étant pas de cet avis, Mme de La Pagerie refuse de laisser partir Manette, trop jeune et trop faible. Mr de la Pagerie revient à la charge auprès de Mr de Beauharnais et met en avant Rose et ses avantages. “ Elle a une fort belle peau et de très beaux bras, elle désire infiniment venir à Paris…elle mérite la préférence par ses sentiments, un excellent caractère et une figure assez agréable…elle est très avancée pour son âge.”
Beauharnais rend les armes et accepte de prendre pour belle-fille celle qui viendra car il a peur, s’il mourait, de voir les tuteurs de son fils préférer une autre jeune fille.
C’était en réalité, la peur de Mme Renaudin qui ne voulait pas voir son plan s’effondrer. “ Hélas que ne puis-je voler et vous aller chercher ! Venez, venez, c’est voter chère sœur qui vous en conjure !” C’est un ordre et rien ne doit empêcher qu’il soit exécuté car, en fait, le clan Beauharnais ne veut pas du mariage. Il doit donc se faire au plus tôt et ce n’est pas la guerre maritime qui fait rage entre la France et l’Angleterre, pour la possession des îles de la Guadeloupe, La Martinique et Sainte-Lucie, qui va être un obstacle.

Combat naval de La Martinique le 18 décembre 1779 par Auguste Rossel Musée du Château de Versailles
Mis au courant de ces tractations, Alexandre accepte une sœur à la place de l’autre, sans grand enthousiasme et écrit à son père : “ Sûrement, votre intention n’est point de me faire épouser cette demoiselle si elle et moi avions réciproquement de la répugnance l’un pour l’autre.”
Alexandre est capitaine au régiment de la Sarre, dont le duc de La Rochefoucauld est colonel. Il veut se battre sans quitter l’Europe. Envahir l’Angleterre, cas fort peu probable, lui conviendrait bien mais pas question d’aller aux îles où le combat fait rage.
Enfin, fin août 1779, Mr de La Pagerie s’embarque à bord de “l’Isle de France” accompagné de sa sœur Marie-Françoise Rose (1746-1807) dite Rosette, d’une esclave, la mulâtresse Euphémie, pour accompagner Rose en France. Celle-ci commence à rêver à ce jeune officier, qu’elle sait beau, pimpant dans son uniforme galonné.

Le port de Brest par Louis-Nicolas Van Blarenberghe (1716–1794)
Musée des beaux-Arts de Brest
Ils débarquent à Brest le 12 octobre 1779. Mr de La Pagerie est malade. Mme Renaudin ne reçoit la nouvelle de leur arrivée que le 20 octobre. Alexandre et elle se mettent en route et arrive quinze jours après leur débarquement. Deux semaines qui ont permis à la jeune fille des îles ensoleillées de faire connaissance avec le crachin de la Bretagne.
Le 27 octobre, elle voit enfin son fiancé. Nous n’avons pas sa réaction que l’on suppose enthousiaste devant ce jeune homme de dix-neuf ans, de taille moyenne, avec de grand yeux bleus, le nez aquilin,“joliment fait” et de surcroit aux cheveux poudrés selon la mode, attachés par un ruban. Il a en outre de belles manières avec cet air d’homme du monde qui va la séduire.
Mais nous avons celle d’Alexandre, dans une lettre écrite à son père le 28 octobre : “ Mlle de La Pagerie, qui n’est pas celle qui le désire le moins, vous paraîtra peut-être moins jolie que vous ne l’attendez, mais je crois pouvoir vous affirmer que l’honnêteté et la douceur de son caractère surpasseront ce qu’on a pu vous en dire.” On ne peut pas parler d’un coup de foudre, pas même de galanterie.
Ils sont six à voyager et il faut qu’Alexandre achète une voiture. Partis de Brest, le 2 novembre, ils arriveront à Paris à la mi-novembre. Le voyage aura coûté à Alexandre 3800 livres (aux alentours de 30 000€). Durant le voyage Alexandre commença à apprécier compagnie de la jeune créole, ravi de l’admiration qu’elle lui porte ; sa fatuité en est flattée. Il réalise toutefois qu’il y a beaucoup à faire avant qu’elle ne soit présentable dans la société choisie dans lequel il évolue.
Enfin Paris, ville rêvée dans son imagination, est là. Et il y a loin du rêve à la réalité. Le temps, le bruit, la foule ont dû impressionner la jeune fille. L’hôtel particulier du marquis de Beauharnais a belle allure. Il est vaste et élégamment meublé mais la rue Thévenot où il se trouve, très étroite, est en fait à la limite du sordide avec pour voisine la Cour des Miracles.

Hôtel de Beauharnais ( rectangle) près de la Tour des Miracles ( ovale )
Le quartier, loin du Louvre ou du Faubourg Saint-Germain, est déclassé. Rose, qui voyait tous les jours la mer, la montagne, un jardin enchanté, a désormais sous les yeux la rue Des Deux Portes, encore plus étroite, à l’entrée de laquelle fait face l’hôtel.

Hôtel de Beauharnais sur le plan Turgot ( rectangle)

Vue de la rue des Deux-Portes depuis l’hôtel de Beauharnais
Fiancée à un chevalier, elle épousera un vicomte par un de ces miracles nobiliaires, fréquents à la fin de l’Ancien Régime. Etre vicomtesse ne la paie-t-il pas en retour de la mesquinerie de la rue Thévenot ? C’est un titre auquel rien ne lui donne droit mais peu importe.
Il faut donc préparer le mariage, dont les bans ont déjà été publié en Martinique, il y a quelques mois, et sont à nouveau publiés à Paris.
Mais auparavant, il faut constituer à Rose une trousseau décent, pour 20 000 livres (environs 150 000€) financés par sa tante. Il faut passer venant le notaire pour la signature du contrat de mariage.

La signature du contrat de mariage a peut-être ressemblé à ce tableau
Ce sera fait le 10 décembre, dans les chambres de Mr de La Pagerie, en l’hôtel Beauharnais. Qu’apporte Rose ? Rien ou pas grand chose, une rente annuelle de 5000 livres (environs 40 000€) promise par son père, alors qu’Alexandre apporte 40 000 livres (plus de 300 000€) de revenus annuels.
Alexandre possède des biens en France et à Saint-Domingue, Rose a un espoir sur La Pagerie, avec une dot de 120 000 livres, à valoir sur la succession de ses parents, et une créance de 120 000 livres ( environs 1 000 000 €) dont lui fait cadeau sa tante, qui en conserve malgré tout le revenu, et la nue-propriété de sa maison de Noisy-Le-Grand, dont on suppose que l’achat avait été fait avec de l’argent du marquis. Lors de l’acquisition du bien, elle avait déclaré que c’était fait grâce à la “vente de ses diamants”. On peut se demander lesquels.
La fortune d’Alexandre est bien établie au soleil, celle de Rose est plus sujette à caution. Les témoins au contrat sont pour Alexandre, son frère, son oncle et un officier de marine.
Pour Rose, ce sont un Tascher, aumônier du duc de Penthièvre, et des amies de Mme Renaudin. Pas de duc, ni de prince, ni même membre de la Cour.
Le 13 décembre le mariage est célébré à Noisy-Le-Grand, en l’absence du père de Rose, trop malade pour y assister. Les témoins sont ceux du contrat de mariage auxquels s’ajoutent le précepteur d’Alexandre, Patricol, et quelques lointains parents. La maison, cadeau de la tante, n’est pas prête pour accueillir le jeune couple. C’est donc rue Thévenot qu’il s’installe.

Eglise de Noisy-le-Grand
Rose n’a pour compagnie que son père, sa tante Rosette, sa tante Renaudin et son beau-père et à l’occasion son mari, dont elle est amoureuse.
Alexandre, de son côté, n’a pas grand chose à faire d’une femme qu’on lui a imposée, qui n’a aucune culture, est à peine jolie et n’a pas les manières du monde. Elle espérait une vie brillante à Paris, aller à Versailles, jouir enfin de tout ce dont elle avait rêvé. Versailles est hors de question.
A la demande de son père pour y être admis, il fut répondu : “ Mr de Beauharnais n’est pas susceptible des Honneurs de la Cour qu’il sollicite. Sa famille est de bonne bourgeoisie…Une de ses branches a été condamnée, le 4 avril 1667, comme usurpatrice de noblesse…”
Les Beauharnais étaient nobles désormais mais marquis depuis trop peu de temps. La liste des Honneurs de la Cour pour les années 1780/1789 comprend 880 noms mais pas le leur.
Paris ? Alexandre ne l’introduit pas dans son cercle d’amis. Il lui faut d’abord suivre le plan d’éducation monté par son mari pour que Rose puisse paraître sans lui faire honte. “ Je suis ravi du désir que tu me témoignes de t’instruire…C’est en persistant dans la résolution que tu as formée que les connaissance que tu acquerras t’élèveront au-dessus de autres et que, joignent ainsi la science à la modestie, elles te rendront une femme accomplie”.
Alexandre ne pouvait être plus clair. Mais a-t-il vraiment le désir de la voir s’élever ? Probablement pas car il ne veut pas renoncer à sa vie de garçons, ses amis et ses conquêtes amoureuses. On peut lire toutefois dans des lettres qu’il lui adresse, alors qu’il est en garnison à Brest, “ Oui, mon cœur, il est bien vrai que je t’aime, que je désire beaucoup te revoir…”
“Si je t’embrassais comme je t’aime, tes petites joues grassouillettes pourrait s’en ressentir. Adieu, mille fois adieu. Ton fidèle ami et mari tendre.”
Ces lettres laissent perplexe devant la duplicité du caractère d’Alexandre. Il souffle le chaud et le froid. Dès qu’il la sent distante, il se rapproche, quand il en est près, il s’en éloigne. Rose a en plus le mauvais goût de se montrer jalouse.
Quatre mois après le mariage, il commence sa vie d’errance en allant séjourner chez le duc de la Rochefoucauld à La Roche-Guyon. Puis il rejoint son poste en garnison à Brest. Il revient à Paris pour en repartir aussitôt rejoindre sa garnison à Verdun. Devant le peu de résultats, il renonce à s’occuper de l’éducation de Rose et déclare “ J’ai pris le parti de renoncer à mon plan et d’abandonner à qui voudrait l’entreprendre l’éducation de ma femme. Au lieu de rester une grande partie de mon temps à la maison, vis-à-vis d’un objet qui n’a rien à me dire, je sors beaucoup plus que je ne l’avais projeté, et je reprends en partie mon ancienne vie de garçon. J’ai imaginé que si ma femme avait vraiment de l’amitié pour moi, elle ferait des efforts pour m’attirer à elle et pour acquérir les qualités que j’aime et qui sont capables de me fixer.”
Pauvre Rose, elle n’a reçu qu’une légère couche d’éducation, elle est indolente et n’aime pas l’effort. Elle a un mari qui la sermonne et la trompe. Elle vit dans une aisance qu’elle n’a jamais connue mais elle est seule, plainte par sa tante, responsable de ce mariage, et sa mulâtresse la console comme elle peut. Son mariage est un désastre et son mari s’arrange pour l’en rendre responsable. Son père ne peut qu’assister impuissant à ce qui se passe.
Alexandre l’emmène une fois dans le monde, chez la marquise de Montesson (1738-1806), épouse morganatique du duc d’Orléans.
Elle y rencontre Mme de Genlis (1746-1830), Anne de Montmorency (1771-1828) future comtesse puis duchesse de Rohan-Chabot. Ce sont les premières grandes dames dont elle fait connaissance.
Toutefois, si la comtesse de Rohan-Chabot est du premier cercle de l’aristocratie, de par sa naissance et son mariage, son mari étant aide de camp du comte d’Artois, il n’en est pas de même pour les deux autres qui ne sont pas reçues à la cour et sont du cercle du Palais-Royal, ce qui explique leur connexion avec le “libéral” Alexandre de Beauharnais. Elles n’en sont pas moins de grandes dames de la société française.

Marquise de Montesson par Elisabeth Vigée-Lebrun en 1782
Musée du Louvre

Anne de Montmorency (1771 – 1828) comtesse Alexandre de Rohan-Chabot

Madame de Genlis par Adélaïde Labille-Guiard en 1790 – Musée des Arts du comté de Los Angeles
Il y a aussi Anne François, dite Fanny, de Beauharnais (1737-1813) née Mouchard, l’épouse séparée de l’oncle d’Alexandre, Claude de Beauharnais (1717-1784) comte des Roches-Baritaud depuis 1759, qui la laisse vivre à sa guise.
A la mort de ce dernier, en 1784, elle tint salon à Paris, un des derniers du XVIIIe siècle, où elle reçut tous ceux qui comptaient dans le monde des lettres.
Elle sera la rivale posthume de Mme Geoffrin. Elle écrivait dans le genre philosophique ou léger. Elle sera la grand-mère de Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Bade et par elle l’ancêtre des familles royales de Suède, Belgique, Italie, Roumanie, Luxembourg, Monaco, Orléans.
Elle est une femme d’importance à Paris et pour Rose, ce dut être difficile d’y faire bonne figure. Elle charma malgré tout en jouant de la harpe.

Fanny de Beauharnais (1737-1813) par José Othón
L’accès à la Cour avait été refusé aux Beauharnais, leur descendance sera impériale, royale, princière, alors que les Bourbons n’étaient plus rien.
Le 3 septembre 1781, Rose donne naissance à son premier enfant, un garçon prénommé Eugène-Rose. Son grand-père paternel, le marquis de Beauharnais est son parrain, sa grand-mère maternelle, Mme de La Pagerie, est sa marraine.
Le père de Rose, encore à Paris, assiste au baptême.
Alexandre est certainement heureux d’avoir un fils mais, après deux mois de vie conjugale, sans avoir toutefois renoncé aux plaisirs de Paris, il part pour l’Italie le 1er novembre 1781 où il restera jusqu’au 29 juillet 1782.
Ce voyage, cet exil peut-on dire, a été organisé par Mme Renaudin, peu satisfaite de la vie dissipée de son neveu. A son arrivée à Gênes, “ses plaisirs sont…l’admiration d’un tableau, d’une statue, d’une colonne; l’étude des chef d’œuvre qu’ont fait les hommes…sera une consolation d’un éloignement qui me coûte, je vous jure, plus qu’on ne pense, mais l’éloignement qui, depuis que je suis hors de ma patrie, m’a fait verser souvent des larmes.” La réalité est moins sentimentale. Alexandre, une fois à Rome, jouit de tous les nombreux plaisirs de la Ville.

Une berline de voyage au XVIIIe
A Paris, Rose a le chagrin de voir son père et sa tante Rosette repartir pour la Martinique. Du monde de son enfance, il ne lui reste plus qu’Euphémie, son esclave.
Les Beauharnais quittent alors la triste rue Thévenot et louent, au nom d’Alexandre, un hôtel particulier, rue neuve-Saint-Charles, entre la rue de Courcelles et le Faubourg Saint-Honoré, dans le tout nouveau quartier du Roule, qui n’attend plus que son église, Saint-Philippe.
Mais à peine de retour, Alexandre repart, cette fois, pour les îles. “Me pardonneras-tu, ma chère Amie, de t’avoir quittée sans adieu, de m’être éloigné de toi sans t’avoir prévenue, de te fuir sans l’avoir dit encore, une dernière fois, que je suis tout à toi ? L’amour de ma femme et l’amour de la gloire ont chacun dans mon cœur l’empire le plus absolu. Si je cède à ce dernier c’est pour ton bien et la considération de tes enfants…Je me soumets donc patiemment à tous les reproches dont tu m’accables si injustement et sans la moindre pitié. Suppose-moi assez de raison pour savoir me conduire et assez d’âme pour ne pas oublier mes devoirs de père et de mari.”
Il a été dit que le personnage de Valmont, des “Liaisons dangereuses” avait été inspiré à Choderlos de Laclos par Alexandre de Beauharnais. Et à la lecture de ce chef d’œuvre d’hypocrisie, on peut aisément le croire.
Rose, désormais au courant des infidélités de son mari, a dû ne pas croire ce qu’elle lisait, surtout quand elle apprit que Laure de Longpré, ayant perdu son père, regagnait La Martinique pour recueillir son héritage, et qu’Alexandre et elle vogueraient pour l’Amérique sur le même bateau, le “Vénus”, le bien nommé en l’occurence, parti de Brest le 8 novembre ne prendra l’Atlantique que le 21 décembre.
Le prétexte tout trouvé était d’aller porter secours aux possessions françaises menacées par la marine britannique, lors de la Guerre d’indépendance des Etats-Unis.

L’Amélia, sistership de La Vénus (1782-1788)
En deux ans et neuf mois de mariage, Alexandre et Rose n’avaient vécu ensemble que neuf mois. Il reprochait à Rose sa jalousie, aisément compréhensible, son manque de culture dont elle n’était pas responsable, son peu d’assiduité à répondre à ses lettres, victime de son indolence.
Aux yeux du jeune vicomte, c’était elle la responsable de la situation, et non lui. Il est si infatué de lui-même qu’il ne peut pas concevoir la moindre inattention de sa femme, à laquelle il en portait bien peu.
Il ose lui écrire “ Ah ! Garde-toi de m’oublier ! Garde-toi surtout pour aider à te distraire, à chercher à m’éloigner de ton souvenir ! Je serai bientôt loin de ton cœur et je n’en voudrais jamais sortir. C’est dans ton âme que je veux trouver désormais mes plus doux plaisirs. Si de cruels sacrifices me valent quelques lauriers, l’hommage en sera pour toi, ma douce amie, et la satisfaction de te voir partager les fruits de dédommagera amplement des peines, des fatigues qu’ils m’auront coûter à acquérir.”
Toute la correspondance d’Alexandre passe d’une lettre à l’autre de l’expression de la plus grande tendresse à la plus grande sévérité. Il lui déclare son amour et combien elle lui manque, en employant le tutoiement, puis il passe, en employant le vouvoiement, à un torrent de plaintes et de reproches.
Séparée de son mari, abandonnée par lui, Rose n’avait pas encore connu toute la versatilité de son caractère et sa noirceur.
Le 21 janvier 1783, La “Vénus” arrive enfin à Fort-Royal. Si la gloire promise à Rose ne fut pas au rendez-vous, l’amertume, elle, s’y trouvait bien. La Guerre d’indépendance des Etats-Unis touchait à sa fin.
Le 3 septembre 1783, sera signé le Traité de Paris, mettant fin au conflit. Alexandre ne sera donc pas le glorieux soldat déposant ses honneurs aux pieds de sa femme. Il sera tout d’abord l’hôte de sa belle-famille aux Trois-Îlets où il ne reste que fort peu de temps, deux jours. Il est déçu de ne trouver qu’une plantation de maigre importance, sans demeure somptueuse pour le recevoir. Ses beaux-parents, au courant de ses frasques et de la manière dont il traitait sa femme, ne lui font pas bonne figure. Fort-Royal et Laure de Longpré ont bien plus de charme et d’attraits à ses yeux.
La société martiniquaise fut, toutefois, outrée par son attitude. Il avait épousé l’une des leurs et il la trompait ouvertement dans son pays natal.
Probablement vexé de ne pas être le centre d’attraction de Fort-Royal, il déversait son humeur dans les lettres envoyées à Paris où il reprochait tout à Rose. “ Enfin, je ne doute plus de votre inconstance. J’en ai la preuve ! J’ai vu de mes yeux, oui de mes yeux, la lettre que vous avez écrite à vos parents, et moi, je suis le seul à être oublié !”
Rose n’avait même pas pris la peine de lui annoncer la naissance de sa fille Hortense, le 10 avril 1783. Il lui reproche d’avoir même osé écrire à sa tante Rosette “que vous vous êtes guérie de l’intensité des sentiments que vous nourrissiez autrefois à mon encontre !” C’en était trop pour le narcissique qu’il était. Il pouvait ne pas aimer sa femme, il pouvait la tromper mais il ne pouvait pas supporte qu’il en soit de même pour elle. Et encore, elle ne le trompait pas, elle s’éloignait tout simplement.
La naissance d’Hortense permit à Mme de Longpré d’exercer toute sa méchanceté. Elle fournit à Alexandre le moyen d’aller encore plus loin dans l’abomination, en lui suggérant que l’enfant n’était pas de lui.

Hortense de Beauharnais par Gérard – Musée Calvet – Avignon
Abominable, il le fut en effet, en donnant crédit aux propos de sa maîtresse. Elle avait compté les mois et il manquait dix jours de grossesse à la naissance de l’enfant. Mais elle fit pire.
Mme de Longpré avait fait une “enquête” sur la vie de Rose avant son départ pour la France. Elle interrogea un des esclaves de la plantation, un certain Maximin, qui lui raconta que Rose avait eu de nombreux amants. Il cita même des noms. Et il fut payé. Elle alla ensuite interroger l’esclave Brigitte, qui avait servi Rose.
Brigitte refusa de dire quoique ce soit. “Rose ne s’était jamais rendue seule nulle part, madame sa mère, son père et son oncle l’ont toujours accompagnée” avait-elle répondu.
Faisant confiance aux révélations de Maximin, Alexandre alla aussi voir Brigitte pour la faire parler.
Il lui dit “ Tiens, Brigitte, cesse de feindre. Ta maîtresse m’a fait l’aveu qu’elle avait plusieurs fois écrit à Mr d’Heureux ( un amant supposé) que c’est toi qui serrais ses lettres dans ta cassette, de peur que sa mère les surprit, que tu devais encore en avoir qu’elle m’a chargé de te demander. Comme aujourd’hui, je suis son mari, ils serait désagréable pour moi que ces lettres soient vues. Rends les moi et j’aurais soin de toi. Tiens, je t’en donnerai dix moedes ( monnaie d’or ancienne du Portugal ayant cours aux Îles) pour chaque lettre. Donne m’en seulement une, je te fais présent de vingt moedes d’or.”

Moède d’or en 1779
Brigitte répondit que sa maîtresse ne pouvait avoir fait une telle confidence car elle ne lui avait pas connu d’amourette, et encore moins avoir reçu des lettres. Devant son silence, il la menaça.
Volontiers persuadé par sa maîtresse de la vérité de ces calomnies, Alexandre avait enfin un bon prétexte pour salir sa femme aux yeux de sa famille et du monde, tentant ainsi de s’en débarrasser.
Sans donc avoir de preuves, il lui écrivit le 3 juillet 1783 : “ Malgré le désespoir de mon âme, malgré la fureur qui me suffoque, je saurai me contenir ; je saurai vous dire froidement que vous êtes la plus vile des créatures, que mon séjour dans ce pays-ci m’a appris l’abominable conduite que vous y aviez tenue, que je sais, dans les plus grand détails, votre intrigue avec Me de Be…officier du régiment de la Martinique, celles ensuite avec Mr d’Heureux…Vous seule avez pu abuser une famille entière et porter l’opprobre et l’ignominie dans une famille étrangère dont vous étiez indigne. Après tant de forfaits et d’atrocités, que penser des nuages, des contestations survenues dans notre ménage ? Que penser de ce dernier enfant survenu après huit mois et quelques jours de mon retour d’Italie ?…Regardez donc la honte dont vous et moi, ainsi que nos enfants, allons être couverts comme un châtiment du ciel que vous avez mérité…Je pense qu’après cette lettre je ne vous trouverai pas chez moi et je dois vous prévenir que vous me trouveriez un tyran si vous ne suivez pas ponctuellement ce que je vous ai dit.” Et il lui ordonna de se retirer dans un couvent.
Cette lettre fut apportée à Rose par celle qui l’avait inspirée, Mme de Longpré, qui, entre-temps, avait trouvé un nouvel amant, Arthur Dillon. D’origine aristocratique anglaise, il était un riche planteur en Martinique et un officier de valeur.
Plus intéressant qu’Alexandre, veuf comme elle, il était une bonne proie pour Laure de Longpré. Elle l’épousa et ils eurent six enfants dont une fille, Fanny (1785-1836), qui épousa en 1808, le général Bertrand (1773-1844), aide de camp de l’empereur Napoléon. Le couple Bertrand accompagnera l’empereur à Sainte-Hélène.
Aux Trois-Islets, la surprise fut grande quand ils découvrirent, par les dires de leurs esclaves, l’attitude d’Alexandre.
Mr de La Pagerie lui écrivit : “ Voilà donc le fruit que vous avez tiré de votre voyage et de la belle campagne que vous comptiez faire contre les ennemis de l’Etat ! Elle s’est bornée à faire la guerre à la réputation de votre femme et à la tranquillité de sa famille.”
De son côté, sa femme écrivit au marquis de Beauharnais : “Je ne me serais jamais attendu que notre gendre se fût laissé conduire par Mme de Longpré, sa compagne de voyage, qu’elle lui aurait tourné la tête au point de s’oublier, de se manquer à lui-même comme il l’a fait. Cette femme qui, vraisemblablement; n’a jamais rien senti pour les siens, lui a monté l’imagination, lui a inspiré de la défiance, de la jalousie pour sa femme, et pour se l’attacher, sans doute, a jugé qu’il fallait le séparer de son épouse. Pour y arriver, elle a eu la bassesse de lui inspirer de séduire un de mes esclaves, à qui ils, l’un et l’autre, fait dire tout ce qu’ils ont voulu, en lui prodiguant de l’argent et l’accablant de promesses.”
Il est aisé d’imaginer l’effet produit chez les Beauharnais par les deux lettres. Rose fut stupéfaite et choquée du contenu de la lettre et de la haine et le mépris qu’elle contenait. Son beau-père et sa tante l’assurèrent de leur soutien, sachant trop ce dont était capable le jeune vicomte. Elle fut aussi réconfortée par sa mère. “ Ma chère fille, toutes vos connaissances et toutes vos amies vous plaignent et sont remplies d’indignation pour l’outrage abominable qui vous a été infligé. Revenez dans votre petite patrie vous consoler de l’injustice dont vous avez souffert.”
Le 15 septembre 1783, après avoir voyagé sur l’Atalante, Alexandre de Beauharnais débarque à Rochefort, prend le temps de séjourner dans la famille de Laure de Longpré, pour se soigner et peut-être la conquérir à nouveau. “ J’ai appris avec étonnement en arrivant en France, par les lettres de mon père, que vous n’étiez pas encore dans un couvent.”
Il ne s’oppose pas à son retour en Martinique, mais si elle ne choisit pas cette option, elle sera enfermée. Rose veut encore croire à une possible réconciliation. Mais arrivé à Paris, Alexandre refuse de vivre sous le même toit qu’elle, dans l’hôtel de la rue Neuve-Saint-Charles, habité aussi par son père et sa marraine. Il s’installe à l’hôtel puis demande l’hospitalité au duc de La Rochefoucauld. Tous ses amis, son père, son frère, Mme Renaudin essaient en vain de lui faire entendre raison.
Rose comprend enfin qu’il est inutile d’insister et se retire au couvent de Bernardines de l’abbaye de Penthémont, rue de Grenelle, avec Eugène en laissant la petite Hortense aux soins de sa nourrice, rue Neuve-Saint-Charles.
L’Abbaye de Penthémont était loin d’être une prison. Bien au contraire, il s’agissait d’un refuge pour dames de la société en situation délicate, souvent en instance de séparation, comme c’était le cas de Rose. On y menait une agréable vie mondaine. Ce séjour lui fut bénéfique.

Abbaye de Penthémont – entrée de la cour d’honneur
Elle y trouva la compagnie de femmes qui, partageant la même situation, pouvaient la comprendre et la plaindre. Elle y trouva aussi l’éducation mondaine qui lui manquait.
Elle y apprend les manières du monde, les subtilités de son langage, la frivolité nécessaire et le savoir-faire de se mettre et de mettre les autres en valeur.
Elle y connut, entre autres, Marie-Louise d’Esparbès de Lussan, comtesse de Polastron (1764-1804), dame du palais de la reine Marie-Antoinette, belle-soeur de sa favorite, la duchesse de Polignac.

Comtesse de Polastron par Alexandre Kucharsky – Musée du château de Versailles
En fait la “Petite Américaine” comme on l’appelait devint une vraie parisienne, en se frottant au premier cercle de la société. Et elle sut en faire son miel. Elle y resta du 27 novembre 1783 à la mi-octobre 1785.
Si, sur le plan mondain, la période fut fertile pour elle, elle le fut aussi sur le plan humain. La petite créole indolente apprit grâce aux manèges de son mari, à devenir une femme avisée, sûre de ses droits et les défendant.
Dès son entrée à l’abbaye, elle déposa une demande en séparation. Le 8 décembre elle reçut, Louis Juron, conseiller du roi, commissaire au Châtelet de Paris, envoyé pour recevoir sa requête.
Elle lui raconta sa vie depuis son arrivée en France, les débuts prometteurs de son mariage, puis l’indifférence, l’éloignement et les infidélités d’Alexandre.
Elle raconta aussi l’apaisement de leur relation à la naissance d’Eugène, puis le nouvel éloignement de son mari. Elle finit par montrer la lettre l’accusant d’inconduite et les insultes qu’elle contenait. Elle sut être convaincante mais ce ne fut certainement pas difficile car la vie d’Alexandre de Beauharnais était publique.
Le 3 février 1784, le Prévôt de Paris l’autorisa à demeurer à l’abbaye, séparée de son mari qu’il condamne à “fournir aux dépenses des nourritures, des gages et nourriture de la domestique qui est auprès du fils âgé d’environ trois ans et à l’éducation duquel, la suppliante a veillé jusqu’à présent.”

Alexandre de Beauharnais par Georges Rouget – Musée du château de Versailles
Il s’ensuivit deux années de procédure, le coupable n’admettant pas les faits et reprochant à Rose ses dépenses et la vente d’un médaillon qui lui avait été donné par son beau-père.
Rose justifia cette vente par la nécessité qu’elle avait eue de faire face aux frais du baptême d’Hortense et autres dépenses. Alexandre de Beauharnais, furieux de voir son père prendre la défense de son épouse, l’attaqua sur ses comptes de tutelle qui le laissaient à découvert, selon lui, de 300 000 livres (soit 2 500 000€), ce qui paraît invraisemblable.
Mais le pire était à venir. Alexandre, qui disputait à Rose l’éducation de leur fils, le fit enlever le 4 février 1785. Elle répliqua immédiatement en déposant plainte auprès du prévôt de Paris : “Ce cruel procédé de la part de son mari ne cesse de lui causer les révolutions les plus douloureuses et le trouble le plus affreux. C’est à vous, dont elle implore le cours avec empressement, à la tirer d’une position aussi alarmante, en opposant votre autorité à l’entreprise de son mari, et en faisant restituer à sa tendresse, le gage le plus cher.”
Le couple fut convoqué devant le lieutenant civil de Paris le 11 février 1785. Il n’y a pas de trace de jugement, mais peut-être qu’il n’y en eût pas.
En effet le 5 mars 1785, Rose et Alexandre se rendent chez Me Trutat, notaire à Paris. Alexandre rendait les armes. Il reconnaissait que sa conduite avait donné à sa femme “des regrets sur l’union qu’elle avait contractée.”
Il reconnaissait son tort d’avoir écrit des lettres injurieuses, dont elle s’était plainte à juste titre. Il offrait “ de consentir volontairement à ce que la dame son épouse aurait pu obtenir judiciairement.”
Mme de Beauharnais était donc libre d’habiter où elle le désirait, libre d’administrer ses biens et d’en toucher, seule, les revenus. Elle recevait également de son mari une rente annuelle de 6 000 livres ( environs 50 000€) dont 1000 livres pour l’entretien de sa fille, dont Alexandre ne conteste plus la paternité. Eugène restait avec sa mère jusqu’à l’âge de cinq ans, les frais de son entretien restant à la charge de son père.
Rose avait gagné sur toute la ligne. Elle avait 21 ans. Elle quitta l’abbaye de Panthémont en septembre 1785, pour aller s’installer à Fontainebleau, où son beau-père et sa tante venaient de s’installer, ne pouvant plus habiter rue Neuve-Saint-Charles, vidé de tous ses meubles par Alexandre qui en était le locataire officiel.
Les revenus du marquis avaient sérieusement diminués des deux tiers, et Madame Renaudin avait dû vendre la maison de Noisy-le-Grand. Rose garda toutefois son appartement de Panthémont dont le loyer annuel n’était que de 300 livres ( 2500€).
On ignore les raisons de l’abdication d’Alexandre. Madame Renaudin avait-elle repris de l’influence ? Avait-t-il eu peur du scandale public d’un procès ? Dans cette société policée, faite de convenances, on pouvait se tromper, ouvertement, mais il ne devait pas y avoir de scandale. Le vicomte de Beauharnais ne voulait certainement pas voir sa vie mondaine ruinée. On peut citer en exemple la banqueroute du prince de Rohan-Guémenée qui fit un tel scandale que la princesse dut se démettre de son titre de Gouvernante des Enfants de France et le couple quitter Versailles. On pouvait tout faire mais sans vague.

Marie-Antoinette chassant à courre en 1783 par Louis-Aguste Brun
Musée du Château de Versailles
Installée à Fontainebleau, la vicomtesse de Beauharnais a l’intelligence de ne pas demander à être reçue à la Cour. Née Tascher de La Pagerie, elle aurait pu y prétendre, son père n’avait-il pas été page de la Dauphine à l’époque. Elle fut toutefois autorisée à suivre les chasses du roi. Et elle en profita.
Son beau-père écrivit à ce sujet : “ La vicomtesse court les champs…elle a été à la chasse au sanglier, elle en a vu un. Elle a été mouillée jusqu’à la peau ; elle avait bonne contenance, après avoir changé de tout et mangé un morceau.”
Il est probable que, sans lui avoir été présentée, Rose put apercevoir Marie-Antoinette chassant. Alexandre, vexé, n’avait pas eu cet honneur. Rose policée, désormais aux faits des usages, plait et a une cour d’admirateurs.
Le marquis de Montmorin, gouverneur du château, dont l’épouse est dame de la comtesse d’Artois, le comte de Crenéay, son beau-frère, âgé de 42 ans, le duc de Lorge, âgé de 40 ans, lui firent la cour.

Le duc de Lorges ( 1746-1826)
Le chevalier de Coigny, joli garçon, lui plut aussi. On ignore envers lequel, ou lesquels, elle eut des faiblesses. Elle était dans le grand monde et cela coûtait cher.
Alexandre de Beauharnais était souvent en retard à verser la rente, et en plus il prétendait à nouveau à ses biens en Martinique.
Rose, couverte de dettes, fit alors appel à son père. Il lui fait parvenir, par son frère, le baron Tascher de La Pagerie, le gouverneur des ports de La Martinique dont Fort-Royal, une lettre de change de 2 789 livres (environs 25 000€).

Robert de Tascher de La Pagerie ( 1740-1806)
C’était beaucoup pour son père, ce n’était pas grand chose pour elle. Une solution s’imposa à elle, partir pour La Martinique, retrouver les siens, accompagnée de la petite Hortense.
Devenue reine de Hollande, celle-ci expliqua “ la position de ma mère, quoique brillante, ne pouvait lui faire oublier son pays et sa famille ; elle y avait laissée une mère âgée qu’elle voulait revoir encore une fois.”
Hortense savait enjoliver les situations. La position de Joséphine, malgré son ascension sociale dans les milieux aristocratiques, était loin d’être brillante.
Eugène avait sept ans et selon les convention de ses parents, il avait été remis à son père qui l’avait mis en pension en janvier 1787.
Le 2 juillet 1788, mère et fille embarquèrent à bord du “Sultan”. Elle n’arriveront que le 11 août après une traversée difficile.
On émit plusieurs hypothèses à ce départ. Etait-ce une fuite devant ses créanciers, un amant, une grossesse à cacher, la continuelle persécution d’Alexandre ? Peut-être tout simplement le mal du pays et de sa famille. On a aussi imaginé un stratagème de Mme Renaudin, espérant en éloignant Rose, voir son mari lui revenir, et aussi lui faire faire des économies et épurer ses dettes.
Madame Renaudin avait financé une partie du voyage et Rose en avait complété le prix en vendant quelques effets, dont sa harpe.
Elle fut heureuse de revoir les siens, Hortense ravie de devenir la petite reine des Trois-Islets, et de vivre dans dans un paradis ensoleillé et coloré. Elle gardera tout sa vie le souvenir des ces moments enchantés.
Les Trois-Islets, sans être grandiose, ni vraiment confortable – elle n’avait que cinq chambres – était dans une nature splendide, baignée par la mer et une rivière.
Les tracas d’argent étaient derrière elle, car son train de vie était supporté par sa famille, et Mme Renaudin, gérant ses revenus de France était arrivée à rétablir la situation. Pour l’unique fois de sa vie, elle n’avait plus de dettes.

“Habit de bal déshabillé” – qui aurait pu être portée par Rose en Martinique
On ne sait pas grand-chose de ses deux ans passés sur l’île. On trouve trace de son nom dans plusieurs registres de baptême, en qualité de marraine.
On sait, par ses lettres à Mme Renaudin, qu’elle allait au bal à Fort-Royal. Elle lui avait demandé de lui faire parvenir des robes à la mode, “un habit de bal déshabillé de linon”.
Il est probable que, vicomtesse, même séparée, frottée au monde de la Cour, Rose devait avoir un certain prestige aux yeux de cette société provinciale, où peu de gens pouvaient dire “mon ami le duc de Lorges”.
Un officier de marine dit d’elle : “cette femme, sans être précisément jolie, plaisait par sa tournure, sa gaieté et la bonté de son cœur. Plus occupée de se procurer des jouissances auxquelles son âge et ses attraits lui donnaient quelques droits, elle frondait assez publiquement l’opinion, plus ou moins flatteuse que l’on pouvait avoir sur son compte. Mais comme sa fortune était extrêmement bornée et qu’elle aimait la dépense, elle se trouvai souvent forcée de puiser dans la bourse de ses adorateurs.”
Sous la vicomtesse d’Ancien Régime parait l’Incroyable du Directoire et la future Mme Bonaparte.
Il est plus que probable que Rose séduisit plus d’un mais il est peu certain qu’elle ait cédé à la tentation. Il était dans sa nature de plaire et elle plaisait.
Il y a eu toutefois Scipion du Roure, officier à bord de l’Illustre qui mouille souvent à Fort-Royal. On les a supposés amants mais il n’y en a aucune preuve. Rose a toujours été sur ses relations. Mais la légende, qui n’en était pas une, de la vie amoureuse de la future Joséphine naquit.
Le jour de la prise de la Bastille, Rose était encore en Martinique. Quand la nouvelle de l’abolition des privilèges parvint sur l’île, elle entraîna un mouvement de libération de la part des esclaves et des mulâtres.
Ces derniers, même quand ils avaient été affranchis, n’avaient aucun accès à la société créole dite des “Békés”. La révolte gronda puis éclata le 31 août 1789.
Les troupes du roi furent attaquées, esclaves et mulâtres s’alliaient contre les Blancs. Le gouverneur de l’île, Mr de Damas, ne savait plus que faire pour rétablir l’ordre. Il demanda des renforts qui ne lui furent pas envoyés, et pour cause, au vu du chaos régnant en France.
Le 16 juin 1790, les soldats se mutinent et se joignent aux insurgés. Fort-Royal tombe. La vague révolutionnaire déferle alors sur toute l’île, c’est la guerre civile. Il faudra la prise de l’île par les Anglais pour que le calme soit rétabli.
Rose, bien qu’ayant appris qu’Alexandre avait pris fait et cause pour la Révolution, restait royaliste, les idées nouvelles ne lui convenaient pas. Et ce, encore moins à sa mère, qui devenue belle-mère de l’empereur, ne cacha jamais ses opinions.
Son oncle, Robert Tascher de la Pagerie, gouverneur du port de Fort-Royal, avait été fait prisonnier, puis libéré. Rose lui demanda alors de l’aider à quitter l’île.
A La Pagerie, elle embrassa ses parents qu’elle ne revit plus jamais. Son père mourut le 7 novembre 1790, sa sœur Manette le 4 novembre 1791 et si sa mère put la voir sur le trône de France, elle ne vint jamais en Métropole.
Joséphine ne retourna jamais en Martinique. Le 3 septembre au soir, sur les conseils de son oncle, elle chercha refuge à bord de la frégate “La Sensible”, où, comme par hasard était aussi Scipion du Roure.

Frégate “La Sensible”
Elle monta à bord avec Hortense et sa fidèle Euphémie, sans bagage, sans avoir le temps d’envoyer chercher ses affaires, car les insurgés attaquant le port, le navire leva l’ancre immédiatement et se mit sous voile à l’entrée de la rade de Fort-Royal.
Au bout de trois jours, il lui fallut prendre la mer, devant les bombardements qu’il subissait depuis la terre.
La traversée dura cinquante-deux jours. Il est difficile d’imaginer ce qu’elle fut. Joséphine sans bagages et Hortense pieds-nus étaient, probablement et malgré tout, la coqueluche de l’équipage.
Joséphine raconta à Georgette Ducrest, nièce de Madame de Genlis, qui fut en temps proche de d’elle, “Hortense, gentille, gaie, dansant bien la danse des Nègres, chantant leurs chansons avec une grande justesse, amusait beaucoup les matelots, qui, s’occupant constamment d’elle, étaient sa société favorite. Dès que je m’assoupissais, elle montait sur le pont, et là, objet de l’admiration générale, elle répétait tous ses petits exercices, à la satisfaction de tous.”

“La danse des Nègres” Agostino Burias – Tate Gallery Londres
Hortense qui n’avait qu’une paire de souliers dansa tant qu’elle les ruina. Un contre-maître lui en fit une nouvelle paire avec le vieux cuir de ses propres chaussures.
Arrivé devant Gibraltar, le capitaine se trompa et échoua son navire. Equipage et passagers, Rose comprise, eurent à le désensabler.

Rose de Beauharnais en 1790 – Snite Museum of Arts Université de Notre Dame Indian
Le 29 octobre 1790, c’était enfin la France. Débarquant à Toulon, Rose apprit qu’elle était désormais un personnage important grâce aux positions prises en faveur de la Révolution par Alexandre. Sa carrière mérite d’être rapidement évoquée.
Envoyé aux Etats-Généraux, comme membre de la noblesse par le baillage de Blois, il prit part au vote de l’abolition des privilèges, dans la nuit du 4 août. Il devint membre du Club des Jacobins dont il finit par être président.

Séance au Club des Jacobins le 28 février 1791
Le ci-devant marquis de Mirabeau en était également membre. Danton en fit partie. Mais la sinistre mémoire de ce club reste liée à la présidence de Robespierre.
Pour la Fête de la Fédération, Alexandre porta des brouettes de terre, avec l’abbé Sieyés et bien d’autres convertis aux idées nouvelles, pour édifier le tertre de” l’Autel de la Nation.”
Le 18 juin 1791, Alexandre présidait la séance de l’Assemblée constituante et apprenant la fuite à Varennes, il eut ces mots : “ Messieurs, j’ai une nouvelle affligeante à vous annoncer ; le roi et une partie de sa famille ont été enlevés cette nuit par les ennemis de la chose publique.” Et il passa à l’ordre du jour.

Arrivée de la famille royale à Paris, le 25 juin 1791 – Gravure de Jean Duplessis-Bertaux
Ne pouvant être élu à l’assemblée législative, de par l’application de son règlement, il reprit du service en avril 1792, dans l’armée du Nord, sous les ordres du général de Custine.
En mai il fut promu adjudant-général avec rang de colonel et envoyé à Metz. Le 7 septembre 1792, général de brigade et chef d’État-major dans l’armée en formation à Strasbourg. Il réclama la mort de Louis XVI. Le 8 mars 1793, il commanda la division du Haut-Rhin. Le 23 mai 1793, il devint commandant en chef de l’armée du Rhin.
Le 13 juin 1793, il fut proposé pour être nommé ministre de la Guerre, mais il refusa. Toutefois la perte de Mayence, devant la coalition Prusse, Autriche, Hesse, Saxe et Palatinat , le 23 juillet 1793, lui fut attribuée et reprochée. “ Il n’a ni la force, ni l’énergie morale, nécessaire à un général en chef d’une armée républicaine”, est-il écrit à son sujet. Il démissionna et rentra chez lui sans ordre de son ministère.

La réddition de Mayence – Gravure du XIXe siècle
Il consacra ainsi six mois à la gestion de son domaine et de la mairie de La Ferté-Avrain.
Quand Rose débarqua avec sa fille Hortense, il n’était pas encore au faîte des honneurs mais il était un personnage qui comptait.
Elle fit son arrivée à Fontainebleau, tout d’abord. Elle a pu voyager grâce au prêt qui lui est consenti par son amant, Scipion du Roure, 100 louis, et à celui d’un officier de marine, Auguste de Meyronnet, 80 louis.
Rose n’hésitait jamais quand il lui fallait emprunter. Il faut dire qu’elle a de bonnes raisons pour le faire. Et elle s’en trouva toujours.
Fontainebleau était un havre de paix bourgeoise qui ne lui convenait pas. Les grandes chasses avaient disparu. Il lui fallait Paris, où elle pourrait revoir Eugène, élève du collège d’Harcourt, mettre en pension Hortense, à l’Abbaye-aux Bois, et surtout avoir les distractions dont elle avait besoin pour se sentir vivre.
Elle s’installa, tout d’abord, chez son beau-frère, François de Beauharnais, rue des Mathurins, au cœur de la capitale.

François de Beauharnais (1756-1846)
Puis elle prit sa propre installation, rue de l’Université. Elle était créole, ce qui n’était pas bien vu, elle se dit alors “américaine”, bien mieux vu.
es relations avec Alexandre, sans qu’ils aient à se rencontrer, en dehors de quelques soirées mondaines, sont apaisées. Ils échangent des nouvelles sur leurs enfants. Il verse sa pension.
Après le retour du roi et de la reine, il se prit d’importance, en faisant interroger les souverains et les écrasant de son mépris. Le fat qui s’était vu refuser les honneurs de la Cour prenait sa revanche.
Le 27 juin 1791, il écrivait à son père : “ Je suis épuisé de fatigue, mais je trouve des forces dans mon courage et dans l’espérance que, méritant par mon zèle, une partie des éloges qu’on m’a prodigués, je peux être utile à la chose publique et au maintien de la tranquillité du royaume.”
Il se voit presque roi et ses enfants, un jour, furent acclamés à Fontainebleau avec ces paroles : “ Voilà notre Dauphin et notre Dauphine.”
Pour Joséphine, la notoriété de son mari présent de gros avantages. En fait, en pleine révolution, elle se lance dans le monde. La marquise de Moulins lui offre ses loges dans différents théâtres, et l’introduit dans la société des dames qui comptent, dont Mme de Lameth, la princesse de Hohenzollerne-Sigmaringen, dont le frère est le prince de Salm, propriétaire de l’hôtel qui aujourd’hui, abrite la Légion d’Honneur.

Madame de Lameth par Adélaïde Labille-Guiard en 1790

Amalie Zephyrine de Hohenzollern-Sigmaringen, née princesse de Salm-Kyrburg (1760-1841) par Auguste François Laby en 1828
Château de Sigmaringen
Elle retrouve Mme de Genlis. Elle se lie d’amitié avec Charlotte de Robespierre (1760-1834). Cette dernière n’eût pas à souffrir de la chute de son frère. Elle reçut même des subsides de la part de Napoléon et des gouvernements successifs.

Charlotte de Robespierre peinte vers 1790 par Isabey – Musée des beaux-Arts d’Arras
Du côté masculin, elle fréquenta La Fayette, le duc d’Aiguillon, Hérault de Séchelles, et bien d’autres célébrités du nouveau régime.
Elle eut la sagesse de ne professer aucun opinion. Elle avouait : “ Vous savez, je suis trop indolente pour prendre un quelconque parti !”
Mais quand il le faut, elle se met dans l’air du temps. Eugène est placé en apprentissage chez un menuisier, Hortense apprend la couture. Elle dira de ses enfants qu’elle espère qu’ils seront dignes de la République.
Pour demander la libération de sa belle-sœur, Marie-Françoise de Beauharnais, elle se déclarera “ sans-culotte montagnarde.” Il faut survivre et pour cela, il faut hurler avec les loups.
Paris a bien changé depuis le 28 août 1792 date à laquelle Robespierre a pris le pouvoir. “La Révolution française est une religion et Robespierre y fait une secte” écrira Condorcet.
Dès lors massacres en masse, comme celui du 2 au 7 septembre dans les prisons de Paris ou du province.
La mort du roi, le 21 janvier 1793, est le premier acte d’importance dans l’organisation de la machine à tuer.
La guillotine est l’instrument de l’abomination, avec les milliers d’innocents qui périrent sous son couperet. En septembre 1793 la Convention édicta la “Loi des Suspects”, “ tous ceux qui par leur conduite, leurs convictions, leurs observations ou leurs écrits se montrent partisans de la tyrannie.” La délation devient générale.
Mais après l’exécution de Marie-Antoinette, la Terreur ayant pris sa véritable dimension, en octobre 1793, cible possible de délation en raison de ses origines, elle préféra quitter Paris, pour se réfugier chez une créole, comme elle, Mme Holsten-Lamothe, rencontrée à Panthémont, et qui a une petite maison à Croissy à l’ouest de Paris.
C’est à Croissy qu’elle fait sa déclaration de civisme dont le certificat est le gage en faveur de la Révolution.
Elle fit alors connaissance de Madame Campan, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette. Et surtout, Mme Holsten la présenta à Tallien, “il faut le ménager, on peut avoir besoin de lui” dira son amie. On ne sait jusqu’où alla le ménagement.
Mais une chose est certaine, Rose eût des amants. On a avancé des noms sans aucune certitude mais il est de notoriété publique que la citoyenne Beauharnais, sensuelle, aime l’amour et les hommes.
Elle se servira de ses relations pour aider les autres. Elle évita l’échafaud à Mme de Montmorin, dont le mari, ancien gouverneur de Fontainebleau, avait été massacré. Cette dernière dira d’elle : “Il n’y a rien que son cœur sensible n’ait risqué pour sauver mon malheureux mari.”
“ La facilité de mœurs de Mme de Beauharnais, ses habitudes de galanterie et sa bonté naturelle attiraient chez elle sans donner d’ombrages, du moins pour le moment, et lui donnaient même par ses nombreuses relations avec plusieurs des hommes influents du temps, les moyens de rendre de nombreux services.” écrira plus tard Albert de Lezay-Marnésia (1172-1857), un lointain parent de Rose, futur pair de France, dont la carrière préfectorale, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, évolua si bien qu’il fut nommé sénateur par l’empereur Napoléon III.
Sa belle-fille Louise de Lezay-Marnézia sera dame du palais de l’impératrice Eugénie et figurera sur le célèbre tableau de Winterhalter.
La vie à Croissy n’était pas lugubre. On se fréquentait entre notabilités de la bourgade et des environs. Il y avait la marquise de Vergennes, nièce par alliance de Vergennes, le grand ministre de Louis XVI, et dont la fille Claire Elisabeth (1780-1821) devenue comtesse de Rémusat, sera plus dame du Palais de l’impératrice. Il y avait aussi l’abbé Maynaud de Pancémont (1756-1807) prêtre réfractaire qui deviendra évêque de Vannes en 1802.

Abbé Antoine Xavier Mayneaud de Pancemont.
Pierre François Réal (1757-1834), fils de garde-chasse, jacobin modéré, deviendra conseiller d’état, comte et préfet de police. Eugène était venu la rejoindre. On ne sait pas avec certitude si Hortense était avec elle ou était restée à Fontainebleau avec son grand-père.
La société de Rose représente le monde à venir, sous l’Empire, un mélange d’Ancien Régime et de Révolution. Devenue Joséphine, elle saura se souvenir de tous ceux qui l’avaient entourée, aidée et qu’elle avait aidés durant cette triste période. Elle était profondément bonne, incapable de ressentiments. Elle aimait plaire, tant en amour qu’en amitié.

Alexandre de Beauharnais en 1793 – Ecole de David
Alexandre fut mis en accusation, pour trahison et complicité, après le désastre de Mayence. Une fois de plus Rose se dévoua et écrivit au président du Comité de Sûreté Général, Vadier : “ Alexandre n’a jamais dévié de ses principes; il a constamment marché sur la ligne. S’il n’était pas républicain, il n’aurait ni mon estime, ni mon amitié. Je suis américaine et ne connais que lui de sa famille…Mon ménage est un ménage républicain. Avant la Révolution, ses enfants , n’étaient pas distingués des sans-culottes…Adieu estimable citoyen, tu as ma confiance entière.”

Guillaume Vadier (1736-1828) – par Edme Quenedey des Ricets
Cela n’émut pas le citoyen président, surnommé le Grand Inquisiteur ou le Bourreau de l’Ariège, qui ordonna l’incarcération au Luxembourg puis à la prison des Carmes du citoyen Beauharnais, le 14 mars 1794.
Il était courageux de sa part de prendre la défense d’un “ennemi de la République”, en pleine Terreur. Elle fut dénoncée à son tour au Comité de Salut Public, par une lettre anonyme : “ Méfiez-vous de la ci-devant vicomtesse de Beauharnais, épouse d’Alexandre de Beauharnais, qui a beaucoup d’intelligence avec les bureaux des ministres.”
Le 20 avril 1794, il fut ordonné de perquisitionner son logement. Le procès-verbal précise qu’après avoir requis “ tous ses papiers et correspondance, co code avant obtempéré avons procédé à leurs exhamains et après la recherche la plus scrupuleuse bous avons rien trouvez de contraire au interet de la république, au contraire une multitude de lettre patriotique qui ne veuve faire que l’éloge de cette citoyenne.” ( l’orthographe originale a été respectée) Bien que rien n’ait été trouvé pour justifier son arrestation, le 21 avril elle été emmenée, à son tour, aux Carmes. Ne voulant pas réveiller ses enfants, elle alla les embrasser avant de partir.
Le seul nom des Carmes faisait et fait encore frémir. C’était l’antichambre de la guillotine. Et tous ceux qui y entraient savaient ce qui les attendait.

Massacre de la prison des Carmes

La prison des Carmes
Rose doit dormir dans un dortoir de dix-huit lits, dont les occupantes doivent faire leur lit et le ménage. Ses voisines sont Mme de Custine, née Sabran 1770-1826) et Mrs Grace Elliott (1754-1823), qui a été la maîtresse de Philippe-Egalité. Les trois femmes se lièrent d’amitié.

Delphine de Custine, née Sabran

Grace Dalrymple Elliott – Thomas Gainsborough en 1782 – Frick Collection.
Mais il n’y avait pas qu’elles à attendre de monter à l’échafaud. La duchesse d’Aiguillon, née Noailles, Mmes de Lameth, de Bragelonne etc…le duc de Béthune-Charost, le comte de Soyécourt, le prince de Salm-Kybourg, le duc de Rohan-Montbazon, furent les compagnons de captivité de Rose.
Ils font tous face à leur situation avec beaucoup de grâce. Ils ne sauraient donner à leurs geôliers une image de peur et lâcheté. Ils savaient donner le change à Versailles, ils le donnent aux Carmes.
Mais Rose n’avait pas été à Versailles, elle n’avait pas reçu l’éducation de la Cour et ses codes. Il a été écrit d’elle, en prison : “ Elle montrait un découragement qui faisait rougir ses compagnes d’infortune. Elle était pusillanime à l’excès. Les autres savaient se résigner, elle espérait toujours. Elle passait sa vie à tirer les cartes en cachette et à pleurer devant tout le monde au grand scandale de ses compagnes. Mais elle était naturellement gracieuse et la grâce ne nous sert-elle pas à nous passer de tout ce qui nous manque ? Sa tournure, ses manières, son parler avaient un charme particulier ; mais, il faut le dire, elle n’était ni magnanime, ni franche ; les autres prisonnières la plaignaient en déplorant son peu de courage.”
La liste officielle de la prison des Carmes ne contient pas que des noms d’aristocrates. Il y aussi, et probablement bien plus, des ouvriers, des artisans, des domestiques, des bijoutiers, des gens du peuple que la Révolution était censée libérer.
Etrangement l’atmosphère aux Carmes est chargée d’érotisme. Hommes et femmes sont séparés le soir pour aller dormir dans leurs quartiers mais dans la journée, ils se retrouvent comme dans un salon où l’on parle de tout avec légèreté.
Ils se retrouvent aussi dans des chambres qui abritent leurs amours. “ Partout le bruit des baisers et des soupirs amoureux parvenait jusqu’au fond des corridors sombres. Les maris redevenaient amants, les amantes redoublaient de caresses. Les plus tendres baisers étaient sans cesse pris et rendus sans résistance comme sans scrupule; à la faveur même d’un peu d’obscurité, l’amour a vu couronner les plus tendres désirs.”
Alexandre a fait connaissance de Mme de Custine, la voisine de lit de Rose. Il en est tombé fou amoureux. Delphine montre à Rose les billets qu’elle reçoit de son mari. “ Alors dans ton cœur comme amant, comme ami, comme frère, je me confondrai avec tout ce qui t’est cher pour vivre d’amour…”

Lazare Hoche peint en 1793 – Ecole de David – Musée Khanenko Kiev
Rose de son côté va connaître l’amour passionné avec le général Hoche, présenté par Alexandre. Elle a trente et un an. Hoche en a vingt-six. Il est glorieux, il est beau, il est fort. Tout pour plaire à Rose. Saint-Just ne l’aimait pas et cela a suffi à son arrestation à Nice où il était à la tête d’un régiment. “Les représentants du peuple près de l’armée d’Italie feront mettre sans délai le général Hoche en état d’arrestation, et l’enverront à Paris sous bonne et sûre garde.”
Rien ne pouvait lui être reproché. Terreur et arbitraire. Leur idylle dura vingt-six jours. Il fut ensuite envoyé à la Conciergerie pour attendre son exécution qui ne viendra pas. Elle sut se consoler de son départ.`
Alexandre se défend et obtient des certificats de civisme. Les officiels et les habitants de La Fertér-Aurain s’en portent garants et demandent à ce qui soit libéré et rendu à ses fonctions.
Eugène et Hortense se démènent aussi. Le 8 mai , ils écrivent à la Convention et le 14 juin au au Comité de Sûreté générale. “D’innocents enfants réclament auprès de vous la liberté de leur tendre mère, de leur mère à qui l’on n’a pu rien reprocher que le malheur d’être entrée dans une classe à laquelle elle a prouvé qu’elle se croyait étrangère puisqu’elle ne s’est jamais entourée que des meilleurs patriotes, des plus excellents montagnards…Citoyens représentants, vous ne laisserez pas opprimer l’innocence, le patriotisme et la vertu. Rendez la vie, citoyens représentants, à de malheureux enfants. Leur âge n’est point pour la douleur.”
Au début de leur incarcération Alexandre et Rose purent voir leurs enfants, puis correspondre avec pour en être définitivement séparés. Parents et enfants ne purent s’apercevoir qu’une fois après la séparation. C’était la dernière pour Alexandre.
Rose et Alexandre, malgré leurs querelles, avaient été de bons parents. Rose, devenue Joséphine, les aimant et étant aimés d’eux, sut les mener au plus haut de la gloire. Eugène, bien jeune, tenta une démarche en faveur de ses parents, auprès de Tallien, qui ne fit rien.

Joséphine en 1793 par Boilly – Musée de La Malmaison
Le 5 Thermidor (23 juillet) Alexandre, en compagnie du duc de Rohan-Montbazon, du prince de Salm et d’autres, montait à l’échafaud.
Alexandre de Beauharnais mourut avec dignité, toujours plein de son admiration pour la Révolution et ses acteurs, devant “ faire triompher la Liberté et l’Egalité”, selon les termes de la dernière lettre écrite à Joséphine.
En apprenant son exécution, Joséphine s’évanouit. Elle était malade, maigre, les yeux cernés. Elle n’avait plus que quelques jours à vivre, au vu de son état, au point que l’on ne prit pas soin de l’emmener à la Conciergerie pour être guillotinée, laissant la nature faire son œuvre.
Rose attendait son tour, ayant perdu tout courage. Mais bientôt les prisonniers apprirent la nouvelle. La guillotine s’éloignait enfin.
Une femme été entrée dans la vie de Rose, Theresa Cabarrus ( 1773-1835). Bien que maîtresse de Tallien, emprisonnée comme Rose, elle devint le bon ange de tous ceux qui attendaient la mort. “ Notre-dame de Thermidor”, tel fut son surnom, condamnée à mort eut le courage d’écrire à son amant la veille de son exécution.

La Citoyenne Tallien dans un cachot à la Force Attribué à Jean-Louis Laneuville,
“L’administrateur de police sort d’ici ; il est venu m’annoncer que demain, je monterai au tribunal, c’est-à-dire à l’échafaud. cela ressemble bien peu au rêve que j’ai fait cette nuit. Robespierre n’existait plus et les prisons étaient ouvertes. Mais grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de réaliser mon rêve.” Ce rêve était en fait un ordre, ce que comprit bien Tallien. Rose et Theresa seront amies jusqu’à ce Bonaparte les sépare.
Pour Theresa Cabarrus, future Madame Tallien et princesse de Chimay, voir
http://www.noblesseetroyautes.com/dame-de-thermidor-princesse-de-chimay-2eme-partie/
http://www.noblesseetroyautes.com/dame-de-thermidor-princesse-de-chimay-3eme-partie/
http://www.noblesseetroyautes.com/dame-de-thermidor-princesse-de-chimay-4eme-partie/
Le 10 thermidor, le rêve de Theresa devenait réalité. Robespierre était destitué puis guillotiné. Paris s’était enfin révolté contre les hommes de la Terreur et les amis du tyran, après l’avoir défendu, l’avaient abandonné.

L’arrestation de Robespierre par Jean-Jooseph Tassaert – Gravure colorée de 1796 – Musée Carnavalet
Rose ne fut pas libérée de suite. Theresa Cabarrus vint prévenir ses enfants qu’elle était hors de danger.
Le 6 août 1794, au soir, le guichetier vint appeler “ La veuve Beauharnais.” Selon un témoin oculaire, elle s’avança le long des couloirs de la prison sous les applaudissements des autres prisonniers qui avaient su apprécier la Créole, toujours bonne même aux pire moments.
Elle fondit en larmes, puis, se reprenant elle salua et remercia tous ceux qui l’acclamaient et allaient bientôt être aussi libérés. Une voiture l’attendait pour l’emmener à Croissy
La Terreur était finie. Rose était libre. Joséphine allait naître bientôt.
La tête du tyran, gravure
Un grand merci à Patrick Germain pour cette deuxième partie – A suivre…
Régine ⋅ Actualité 2026, France, Napoléon, Portraits 5 Comments
Brimbelle
22 septembre 2026 @ 06:32
Passionnant. Quel triste sire, Alexandre de Beauharnais ! Et qu’elle jeunesse pour celle qui reste Josèphine pour nous ! Un grand merci pour cette lecture matinale.
Perlaine
22 septembre 2026 @ 09:30
Que dire sinon BRAVO ! Un vrai régal , c’est fluide , bien iconographié – La destinée de ce petit bout de femme (1M52) est impressionnante . Merci !
Sigismond
22 septembre 2026 @ 10:35
Une opportuniste.
Jean Pierre
22 septembre 2026 @ 10:32
Devant tant d’infos, je vais rester sur l’aspect colonial.
Il était d’usage que tout esclave qui mettait le pied sur le sol du royaume de France était affranchi. Il semble y avoir eu des exceptions puisque Joséphine a pu amener et conserver auprès d’elle une esclave de la plantation.
Passiflore
22 septembre 2026 @ 10:32
Cosmo, vous avez découvert récemment tous ces journaux et lettres ou vous les collectiez depuis longtemps ? Quel travail de réunir tout cela, et toujours avec cette magnifique iconographie.
A La Roche sur Yon (Vendée), l’ancien jardin de la mairie a été rebaptisé « Jardin Joséphine de Beauharnais », en juillet 2025.
La future Madame Tussaud, Marie Grosholtz, partageait la cellule de Joséphine aux Carmes. Alors que sa tête était déjà rasée pour son exécution, elle fut grâciée en raison de ses talents en sculpture. Elle était chargée de réaliser des masques mortuaires pour les victimes de la guillotine.