
Elle est arrivée sans encombre à Londres. Mais alors que la célèbre Tapisserie de Bayeux doit être présentée au British Museum à partir du 11 septembre, les spécialistes se préoccupent déjà de son voyage de retour.
Car pour remettre en caisse cette œuvre millénaire de près de 70 mètres de long, il va falloir inventer une nouvelle méthode.
C’était le voyage de tous les dangers. Après des années de préparation, la Tapisserie de Bayeux a traversé la Manche et rejoint Londres sans subir de dommage.
Une opération exceptionnelle pour cette broderie vieille de près de mille ans, dont les fils sont devenus si fragiles que la moindre traction ou torsion peut représenter un risque.
On aurait pu croire le plus difficile accompli. C’est pourtant maintenant qu’un nouveau casse-tête commence. Les spécialistes chargés de sa conservation doivent déjà résoudre une question assez extraordinaire : comment la ramener en France ?
La difficulté tient à la manière dont la Tapisserie a été préparée pour son voyage vers l’Angleterre. À Bayeux, elle était présentée verticalement dans une longue vitrine comportant notamment un angle droit.
À partir de 2024, une équipe d’ingénieurs avait donc étudié un dispositif permettant de la retirer sans véritablement la plier.
Lorsque le prêt au British Museum fut confirmé, les spécialistes mirent leur technique en pratique. La Tapisserie fut progressivement ramenée sur elle-même autour de tubes spéciaux disposés tous les deux mètres. Entre ces courbes furent placées des protections recouvertes de Tyvek, matériau permettant de limiter les frottements.
Sept heures pour la mettre en caisse
Il fallut réaliser 27 de ces faux « plis », en contrôlant à chaque étape les tensions exercées sur le tissu. Sept heures furent nécessaires pour parcourir ainsi les quelque 70 mètres de l’œuvre. L’ensemble fut ensuite installé dans une caisse spécialement conçue, de façon que le poids repose sur les protections et non sur la broderie elle-même.
La caisse fut à son tour placée dans un berceau destiné à absorber les chocs avant de prendre la route de Londres dans un camion climatisé et sous surveillance.
À l’arrivée au British Museum, nouvelle opération d’une infinie délicatesse : les restaurateurs ont consacré environ vingt heures à déployer progressivement la Tapisserie. À la demande des autorités françaises, elle est désormais conservée à plat, cette position exerçant moins de contraintes sur ses fibres. Et c’est précisément là que se trouve le problème.
Impossible de refaire la même chose à l’envers
La technique imaginée pour quitter Bayeux fonctionnait parce que la Tapisserie était verticale. Les conservateurs pouvaient progresser doucement sur toute sa longueur et former successivement les courbes nécessaires à son conditionnement.
Mais à Londres, elle est désormais horizontale. Reproduire l’opération nécessiterait de faire passer les protections sous l’œuvre, de déplacer la broderie et de ramener progressivement chaque partie vers l’intérieur. Autant de manipulations susceptibles de créer des frottements et des tensions. Pour les conservateurs, cette solution est exclue.
Cecilia Gauvin, dont la société d’ingénierie spécialisée dans la conservation du patrimoine avait été chargée par la France de préparer le voyage vers Londres, ne cache pas la difficulté : la manipulation constitue aujourd’hui, selon elle, un danger plus important encore que le transport lui-même. Et les spécialistes ne disposent que de quelques mois pour trouver une solution.
Le gouvernement français devrait donc investir plusieurs centaines de milliers d’euros dans les recherches nécessaires à la mise au point d’une nouvelle technique.
Faudra-t-il mobiliser 80 personnes ?
L’une des possibilités envisagées donne la mesure de l’opération. Il faudrait parvenir à remettre progressivement à la verticale les quelque 70 mètres de tissu. Cecilia Gauvin estime qu’une telle manœuvre effectuée à la main pourrait nécessiter environ 80 conservateurs, chargés de soulever la Tapisserie et de la fixer à un système de suspension.
Mais faire intervenir autant de personnes introduirait un autre risque : celui de l’erreur humaine. Peu de restaurateurs possèdent en effet l’expérience particulière de la manipulation de cette œuvre exceptionnelle. Un dispositif mécanique, peut-être constitué de poulies, pourrait donc être imaginé spécialement pour l’occasion. De nouveaux équipements devront dans tous les cas être conçus et testés.
Le calendrier ne laisse guère de place à l’improvisation. L’accord conclu entre la France, le Royaume-Uni et le British Museum prévoit que la Tapisserie devra être de retour à Bayeux en septembre 2027.
D’ici là, elle sera l’une des vedettes du British Museum. Présentée dans la Sainsbury Gallery, l’un des rares espaces permettant d’exposer ses quelque 70 mètres en une seule ligne, elle doit être accessible au public à partir du 11 septembre 2026. Le musée s’attend à une exposition événement et prépare même la circulation des visiteurs par créneaux afin de leur permettre de défiler devant l’œuvre.
Près de mille ans après avoir raconté la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, la Tapisserie de Bayeux connaît donc une nouvelle aventure franco-britannique. Son arrivée à Londres constituait un défi. Son retour à Bayeux pourrait bien en être un plus grand encore. (Merci à Bertrand Meyer)
Régine ⋅ Actualité 2026, Angleterre, Expositions, France 54 Comments
Françoise 2
17 août 2026 @ 17:15
La bêtise humaine ! Le roi a dit je veux et tout le monde s’est incliné… une mise en danger inutile d’un chef d’œuvre unique
Je suis effarée de l’inconscience de ce prêt …
l'Alsacienne
17 août 2026 @ 18:11
Tout ça pour CA !
Il n’y avait donc autre souci dans le pays que de déménager cette toile, fût-elle millénaire ?
Il fallait penser à l’aller-retour dès le début : bon sens oblige.
l'Alsacienne
17 août 2026 @ 18:11
lire : d’autres soucis. Merci.
Gabrielle-Pnth
17 août 2026 @ 18:44
Cette tapisserie n’aurait jamais dû quitter le sol normand (français) mais cette logique imposait naturellement de ne pas devoir composer avec un président français mégalomane et ses amis entrepreneurs, experts en tout et rien. Je souhaite que tout se passe bien…
Valence
17 août 2026 @ 20:28
Déjà on ne « ramène » pas un objet, on le « rapporte »
Ensuite, pourquoi ne pas utiliser la même méthode qui a été utilisée, avec succès semble-t-il, que celle qui a servi pour l’emporter?
Aggie
18 août 2026 @ 08:56
C´est expliqué. Lisez.
Zoé
17 août 2026 @ 20:36
Il aurait fallu que les spécialistes se penchent sur le problème de retour avant de faire quoi que ce soit. C’était pourtant pas compliqué 😊.
Philippe H.
18 août 2026 @ 06:04
Merci, Bertrand Meyer, pour ce commentaire fort documenté et on ne peut plus clair !!!!!
Les difficultés liées au retour n’ont elles pu être envisagées avant le départ ????
Le choix de Londres d’exposer la tapisserie à l’horizontale, quoique déjà un défi, semble la moins risquée… pour sa protection… Si les modalités du retour posent autant de questions,….. et d’incertitudes… c’est à n’y rien comprendre et à douter des compétences des personnes directement concernées…
LPJ
18 août 2026 @ 06:40
Si les anglais voulaient voir la tapisserie, ils n’avaient qu’à venir qu’à Bayeux !
Zut alors !
18 août 2026 @ 07:25
N’importe quoi… « à la demande des autorités françaises la tapisserie est désormais a plat » donc les polémiques il y a qq mois sur le fait que la tapisserie était à plat en Angleterre sont en fait non pas une originalité anglaise mais une exigence française, mais bizarrement on s’est bien gardé de le mentionner a ce moment-là, laissant donc les gens allègrement critiquer le « choix » britannique…
Accessoirement j’ai envie de dire que n’importe qui d’un tant soit peu intelligent aurais réfléchi au problème du retour de la tapisserie en organisant son départ, ce qui implique que ce genre d’articles « ohlala comment faire pour le retour » devrait n’être qu’un article « piège a clic » (pour être poli…)….
Vu le niveau de nos dirigeants on peut en effet craindre que ça ne soit pas le cas mais j’ose espérer que les conservateurs, eux, ont fait leur boulot 🤦🤦
Iris Iris
18 août 2026 @ 08:49
Ça, c’ est incroyable! Quand on initie un tel projet, on le construit de A à Z, non? Si on s’ était rendu compte que le retour de la tapisserie était à ce point problématique, il était temps de tout annuler.