
L’impératrice est lasse. Son regard de turquoise qui vingt ans auparavant avait séduit le jeune Alexandre lors de leur première rencontre, est à présent sans éclat. Avec son visage étroit, un peu ingrat, Marie de Hesse n’a jamais été une beauté, mais à quinze ans, quand elle a été présentée au tsarevitch, elle avait tout l’éclat de la jeunesse.
Ci-dessus : Impératrice Maria Alexandrovna, née grande-duchesse Marie de Hesse et du Rhin (1824-1880) par Winterhalter en 1857 – Musée de l’Ermitage

Maria Alexandrovna en 1847
Comme passe le temps ! Elle baisse les paupières aux cils si blonds qu’ils paraissent blancs. Le jour ensoleillé qui inonde le compartiment impérial à travers les fenêtres dont la chambrière vient de relever les stores, blesse ses yeux habitués à la pénombre de Tsarkoïe Selo. Ce soleil, c’est presque une injure à son âme si triste.

Un intérieur russe en 1847 (Luigi Premazzi)
La locomotive siffle, le train ralentit, il entre en gare. Maria Alexandrovna soupire. Elle va devoir se lever, s’habiller en souveraine, agréer l’hommage des échevins venus l’accueillir. Elle est épuisée. La voiture du train impérial qui l’a amenée d’une seule traite depuis Moscou à Cannes était pourtant confortable: elle est d’ailleurs restée allongée pendant presque tout l’interminable trajet.

Le train impérial russe en 1874


Appartements de Maria Alexandrovna au Palais d’Hiver
Une façon de fuir l’agitation qui a gagné sa suite en approchant des côtes méditerranéennes. En effet, la plupart de ses accompagnateurs ne connaissent pas la Riviera. Cette mer calme, chaude, rassurante,, cette lumière, cet air qui embaume la fleur d’oranger sont la promesse de merveilleuses découvertes. Tous sont heureux d’avoir quitté l’hiver moscovite, la neige hostile, les palais aux couloirs démesurés parcourus par des rafales de vent polaire. Et la tsarine ? C’est bien elle, pourtant, qui a pris la décision, dans un environnement si plaisant, de venir retrouver de cruels souvenirs.
Dès sa descente du wagon impérial, la réception a été digne de son rang, mais elle a bien senti que le maire et le préfet, venus la saluer, étaient inquiets, sur le qui-vive.
La recrudescence des attentas nihilistes en Russie comme en Europe rendait son déplacement délicat pour la police locale, d’autant que dans les dix-sept voitures qui composaient le train spécial, s’entassaient ses enfants, petits-enfants, ses dames d’honneur, trois popes et cinq chantres sans compter les innombrables intendants et domestiques.

Maria Alexandrovna en 1875
Oui, en dépit du ciel d’un bleu de cobalt, rien ne vient distraire Maria Alexandrovna de son abattement. Sans doute Dieu lui a imposé ces malheurs pour éprouver sa foi. Qu’on lui présente ses icônes. Elle ne peut plus vivre sans ces pieuses images. La Mater Dolorosa, la Vierge seule peut comprendre sa douleur de mère, sa souffrance de femme.
La chambre qui lui est destinée, dans cette jolie villa Les Dunes, toute proche de Cannes, est meublée en ce style qui revient à la mode, le Louis XVI.
L’impératrice est indifférente au charme des pieds allégés et délicatement ouvragés, à la couleur tendre des boiseries. Elle n’arrête pas de songer au destin tragique de cette reine de France qui a dû comme elle, bien jeune, abandonner un environnement familial pour se trouver confrontée à l’étiquette rigide d’une Cour étrangère et hypocrite.
Une mère séparée de ses enfants. Une reine dont la vie de femme est donnée en pâture aux courtisans comme au peuple, les journaux se complaisant à rendre plus dure, plus ignoble la réalité. Le parallèle est tentant entre la vie de Marie-Antoinette et la sienne.

La Villa “Les Dunes” à Cannes
C’était en 1864. Quinze ans déjà depuis le drame! Elle était arrivée à Nice entourée de trois de ses enfants, les grands-ducs Serge et Paul et la grande-duchesse Marie. Elle avait un absolu besoin de repos: sa huitième grossesse s’était très mal passée.

Alexandre II, Maria et le futur Alexandre III
A trente-cinq ans, ces maternités successives l’avaient rendue exsangue et les médecins, craignant pour sa vie, lui avaient recommandé l’abstinence. Quel soulagement ! L’appétit sexuel d’Alexandre II n’avait nullement diminué avec les années et elle redoutait chaque soir de voir sa haute silhouette pousser le rideau de l’alcôve, non pour l’acte lui-même, Alexandre est un doux, un sentimental, au tempérament bien plus allemand que russe, mais pour ses terribles conséquences qu’elle était censée accueillir comme un don de Dieu.

Alexandre II et ses enfants, Maria et Serge
Son union avait pourtant été un vrai mariage d’amour. Le jeune tsarevitch parcourait les Cours d’Europe pour trouver une épouse digne de lui. Théophile Gautier l’a ainsi dépeint: “Ses traits sont d’une régularité parfaite, la figure moins blanche que le front à cause des voyages et des exercices en plein air. Les contours de sa bouche ont une netteté de coupe et d’arête tout à fait grecque et sculpturale“.
Le coup de foudre avait été réciproque. Les jeunes gens avaient craint la réaction de Nicolas 1er car une rumeur médisante assurait que Marie n’était qu’une fille adultérine de la grande-duchesse de Hesse, mais leur obstination finit par avoir raison des ragots.

Les enfants en 1850 – Nicolas – Wladimir – Alexei – Alexandre
C’était sur cette Côte de lumière qu’elle espérait trouver le repos, oublier les palais de Saint-Pétersbourg si froids, si austères. Sa belle-mère, Alexandra Feodorovna, née comme elle princesse allemande, lui avait longuement décrit la beauté de ce littoral, son climat toujours
printanier, la gentillesse de sa population, ses merveilleux jardins où il n’y avait qu’à tendre la main pour cueillir oranges et mandarines.
A Nice, ville étrangère, avec un protocole relâché, les relations avec l’entourage réduites au minimum, elle allait enfin jouir d’une vraie vie de famille. Alexandre avait tenu à l’accompagner. Peut-être voulait-il se faire pardonner les souffrances de son dernier accouchement ?

La gare de Nice en 1865
Ils étaient arrivés sous une pluie battante dans une gare dont les dernières finitions avaient été réalisées précipitamment la veille, 21 octobre 1864, car le chemin de fer venait à peine d’arriver à Nice. Le maire, François Malausséna, le préfet et les grands seigneurs russes résidant à Nice se serraient sous de noirs parapluies pour saluer le souverain qui, compte tenu du caractère privé de sa visite, avait délaissé l’uniforme pour un simple costume civil.
La tsarine était enveloppée dans une large cape de cachemire blanc qui accentuait la pâleur de ses traits. En dépit du temps abominable, leur calèche s’était engagée dans l’avenue du Prince Impérial sous les acclamations de la foule qui saluait en Alexandre II le “tsar libérateur“.
Marie tentait d’apercevoir les faubourgs de la ville, les vergers à travers les vitres embuées du carrosse, sous cette pluie qui ne cessait pas de tomber. Alexandra Feodorovna lui avait signalé la magnifique villa Peillon, au quartier du Piol, réunie par une passerelle à la propriété Bermond.

Villa Peillon

Villa Bermond
Elle avait été frappée par des cascades, les fontaines, le volières d’oiseaux, les serres immenses, les champs de violettes sous l’ombrage des oliviers et une pépinière de milliers d’orangers. Le paradis sur terre. Maria allait enfin pouvoir se reposer, récupérer ses forces. Sa santé inquiétait son entourage. “Il y a en elle quelque chose de spirituel, de pur, d’abstrait. Chaque fois que je l’observe, j’ai l’impression que son âme est infiniment loin de nous”, constatait sa dame de compagnie.
Le repos, ce n’est pas l’objectif du tsar. A peine arrivé, Alexandre est entraîné par sa frénésie d’action, ce besoin de se dépenser physiquement auquel Maria n’a jamais pu s’habituer. Il passe les troupes françaises en revue, visite les casernes, s’inquiète du quotidien des soldats et entretient des rapports quotidiens avec les Tuileries.
En effet, Napoléon III compte venir le saluer. La santé de la tsarine offre un bon prétexte pour aborder les choses sérieuses. Alexandre est inquiet. Depuis dix ans, toutes ses réformes généreuses se retournent contre lui. Et d’importants mouvements de troupes se déroulent en Prusse, en Autriche et en Italie. Il doit absolument trouver un accord avec la France qui permettrait à la flotte russe de continuer d’assurer une permanence en Méditerranée.
Nice, française depuis quatre ans à peine, allait être le théâtre d’une rencontre internationale de la plus haute importance. Les journaux titrent : “ A cette heure, l’Europe entière a les yeux fixés sur Nice. Dans deux jours en effet une entrevue aura lieu entre l’empereur de Russie et l’empereur des Français, les deux plus puissants souverains de l’Europe”.
Maria Alexandrovna avait accueilli Napoléon III autour d’un thé réservé aux intimes de la Cour. Le soir elle s’était vêtue somptueusement de velours et de brocart d’or pour se rendre au Théâtre Français.

L’impératrice en tenue de soirée
Le lendemain, elle arborait une tenue de tulle mauve qui lui donnait un air évanescent, de circonstance puisqu’on donnait La Traviata, le dernier opéra de Verdi au Théâtre Italien. Puis Napoléon III l’avait invitée à danser au bal de la Préfecture.
Elle avait oublié un instant ses préoccupations dans les bras de l’empereur qui la guidaient avec assurance. Sa main gantée de dentelle dans celle du souverain, elle s’était laissée griser un trop court moment et, elle pouvait bien se l’avouer, elle n’avait pas été insensible à son charme si français.
Elle était vraiment ravie de cette récréation loin de Moscou et de ses obligations, des manœuvres de la Cour entre progressistes et conservateurs, de la fastidieuse étiquette. Après toutes ces peines, Dieu la bénissait! Elle avait échangé un regard avec le tsar, heureux de voir briller un peu de gaieté dans ses yeux comme aux premiers temps de leur amour.

Les obligations de la cour – Soirée au Bolchoï en 1856
Le lendemain, Napoléon III regagna Paris, le tsar joua encore quelques jours avec ses plus jeunes enfants et reprit le train pour Saint-Pétersbourg. Pour que son bonheur fut parfait, Maria Alexandrovna attendait la visite de Nicolas, son fils aîné qui effectuait un tour d’Europe nécessaire à sa formation de futur souverain, visitant les Cours amies, découvrant les dernières inventions techniques de l’industrie pour lesquelles il se passionnait, prenant du bon temps avant d’hériter, le plus tard possible espérait-il du trône de son père. Il avait dû interrompre ce rythme endiablé, accablé par une soudaine fatigue accompagnée de fièvres.

Grand-duc héritier Nicolas (1843-1865)
Il arriva à Nice exténué. Sa mère en le voyant si pâle sentit son cœur se glacer. Elle appela les médecins de sa suite qui avouèrent leur impuissance. Napoléon III alerté envoya les plus grands spécialistes français. Ils diagnostiquèrent une méningite et ne laissèrent à Maria que peu d’espoir. Il fallut bien rappeler le tsar. Elle revoit avec angoisse ces veillées parmi les chandelles et l’odeur entêtante de l’encens tandis qu’elle caressait les cheveux du mourant en lui chantant les vieilles comptines allemandes dont elle avait bercé son enfance. Elle était désespérée: elle payait d’un prix intolérable les quelques jours de bonheur qu’elle avait volés à son destin de souveraine.

Nicolas et sa fiancée Dagmar de Danemark, future impératrice Maria Fedorovna (1847-1928)
Quinze longues années ! Elle se souvient, comme si c’était hier, de tous les détails de la grandiose cérémonie funèbre. Le tsar à cheval accompagné de son second fils, Alexandre, devenu tsarévitch et toute la famille impériale suivant le cercueil recouvert de draps de velours cramoisi. Une chorale dominée par les barytons russes avait accompagné la messe solennelle célébrée dans la trop petite église orthodoxe de la rue Lonchamp qui avait été érigée par l’épouse de Nicolas 1er, Alexandra Feodorovna lors de son séjour niçois en 1856. L’émotion était telle que la foule massée le long du cortège pleurait sans retenue dans un silence recueilli.

Funérailles du Tsarevitch Nicolas à Nice
Ils avaient suivi la corniche de l’Impératrice, construite pour l’impératrice douairière le long de la mer dont ils devinaient le bleu profond perdu dans l’horizon. Ils embarquèrent sur la frégate Alexandre Nevski qui devait ramener le corps à Cronstadt. Avant de quitter Nice, ils avaient largement doté les oeuvres de la ville, Maria ayant accordé des largesses particulières aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul dont elle avait remarqué l’action envers les plus démunis.

Mausolée du Tsarevitch Nicolas à Nice aujourd’hui
Dès son arrivée en Russie, l’impératrice n’avait eu de cesse que de faire détruire la petite villa témoin des derniers jours de son fils. Elle voulait élever un mausolée à l’endroit même où il avait rendu le dernier soupir.
Dagmar de Danemark, la triste fiancée, l’avait aidée à réaliser son projet. Après ce drame, Maria Alexandrovna n’avait jamais pu revenir à Nice. Sa santé chancelante, encore amoindrie par les coups du sort qui l’accablaient, l’avait amenée à se rendre à San Remo en 1874.
Combien elle avait été sotte, se réprimandait-elle au fond de son cœur, de s’être crue soulagée après avoir été incitée à interdire sa couche à son mari ! La si jeune et si belle Katia Dolgorouki était l’heureuse mère d’une petite Olga, après celle de Georges, né deux ans plus tôt. La favorite avait trente et un ans de moins que le tsar…

Ekaterina Mikhaïlovna Dolgoroukova – Katia (1847-1922)
Maria s’était retirée dans sa solitude, fuyant les regards trop affligés que lui imposaient ses proches. Elle ne voulait plus que prier, se repentir de ses péchés qui devaient être nombreux et importants pour que Dieu l’ait punie de la sorte. Elle ne vivait plus qu’entourée de saintes icônes…
Même en voyage, une petite pièce attenant à sa chambre lui permettait de prier dans le recueillement. Ses jours s’écoulaient entre pleurs et prières. Elle avait fini par céder à ses enfants qui avaient voulu l’amener à Cannes dans l’espoir de la voir retrouver un peu d’entrain. Mais même sous ce climat qu’elle avait trouvé merveilleux, ses forces semblaient la quitter.
Cependant, les nouvelles qui arrivent de Russie ne sont pas bonnes. Les nihilistes, pourchassés par la terrible police du tsar fomentent inlassablement des attentats. Même à Cannes elle doit se méfier. La France vient d’expulser un révolutionnaire et la presse crie au scandale. D’une main diaphane, Maria se saisir d’un journal abandonné sur la table du salon. Elle se doute de ce qu’on lui cache. Elle sait que lire ces articles va la rendre encore plus malheureuse mais rien ne peut l’empêcher de s’en rassasier jusqu’à l’écœurement.

Katia, Alexandre et leurs enfants en 1870
Elle feuillette le Journal du Littoral. Tout son drame le plus intime est étalé à la une. Sans pudeur aucune, le journaliste raconte la vie conjugale que mène à Moscou le tsar, son mari Alexandre. Oui, il s’affiche sans vergogne avec la belle Katia, l’impose à la cour, envisage même de reconnaître ses enfants adultérins.
“Je pardonne les offenses qu’on fait à la souveraine, je ne peux prendre sur moi de pardonner les tortures qu’on inflige à l’épouse”, confie-t-elle à la comtesse Tolstoï.
Dieu l’a-t-il donc abandonnée ? Elle ne veut plus se battre. Elle n’attend plus qu’une chose, que Dieu la rappelle à lui. Qu’elle puisse rejoindre son Nicolas !
Ses forces déclinent rapidement. D’urgence son entourage organise le retour en Russie. Maria Alexandrovna va s’éteindre trois mois plus tard dans une grande solitude. Le tsar avait poussé la fatuité ou l’inconscience jusqu’à lui demander, alors qu’elle agonisait, de bénir ses enfants nés hors mariage ! Décidément, rien ne lui avait été épargné.

Maria Alexandrovna à la fin de sa vie
Ce portrait est extrait du livre “Impératrices, artistes et cocottes” par Martine Gasquet avec l’aimable collaboration de Patrick Germain pour les illustrations.
Anne-Cécile
23 février 2021 @ 03:38
L’anarchiste nihiliste russe, le prince Pierre Kropotkine, qui servit à la Cour, laisse une portrait flatteur de l’intelligence et des qualités de coeur de l’Impératrice. Alors que son époux le libéral Alexandre II fait l’objet d’un portrait négatif, le Prince illustrant le décalage entre les idées du tsar et ses personnalité et qualités morales.
Arielle
23 février 2021 @ 09:31
Très intéressant, merci.
framboiz07
23 février 2021 @ 14:39
La vie des femmes, avant la pilule et les antibiotiques ….
FloV
23 février 2021 @ 15:18
Un livre très intéressant va sortir en avril au sujet d’une autre villa de la région niçoise, la villa Nellcote. Son histoire est intimement liée au domaine Bermond de Nice et à d’autres monuments encore visibles dans cette ville. Le livre s’appellera Les Rolling Stones et Nellcote, pour ceux que ça pourrait intéresser.
mousseline
23 février 2021 @ 17:24
un bel article. merci beaucoup
D MATSEDONSKIY
24 février 2021 @ 20:18
Maria Alexandrovna en 1875 -> Marie-Thérèse reine des Deux-Siciles en 1866