
La vie de Marie-Rose de Tascher de la Pagerie fut un roman tel que les aimait le XVIIIème siècle. Joie et déception, amour et sensualité, petitesse et grandeur, destinée hors du commun sont les mots que l’on peut appliquer à la vie de celle qui fut la première impératrice des Français, Joséphine.
Ci-dessus Fort-Royal, capitale de la Martinique en 1750

Le sacre de Joséphine par David Musée du Louvre
“Joséphine n’a point de malheurs, il est difficile de lui trouver du courage et, quant au motif de sa mort, il n’est point pour l’honorer. Ce ne sont point de tels sentiments qu’elle inspire. l’image que l’on a prise d’elle n’est point due au caractère qu’elle a développé, ni aux souvenirs qu’elle a laissés….
Par les tristesses, la pénurie, les douleurs de sa jeunesse elle s’élève et grandit. Ce n’est plus ici une baudruche soufflée à qui l’on a fourni l’apparence des bustes de cire qu’on voit aux vitrines de coiffeurs…c’est une femme avec des os, de la chair et peu de cerveau, – est des sens ; ce n’est plus un être de raison, c’est la femme de son pays, de son temps et de son milieu, et si elle tous les goûts, tous les désirs, tous les caprices de la femme qu’elle est, s’en devra-t-on étonner ?
Et si ayant cherché le luxe et l’ayant trouvé, cette femme est, par une fortune plus improbable encore qu’on ne l’avait imaginé, menée des plus bas échelons au plus sourcilleux sommet, les qualités qu’elle y montrera ne seront-elles pas plus rares, la distinction d’allure, d’esprit et de cœur qu’elle y déploiera ne sera-t-elle pas bien autrement remarquable que si l’élévation avait été moins brusque, l’éducation la plus complète, les fréquentations plus relevées et la destinée moins étrange ? » (Frédéric Masson – Joséphine de Beauharnais – Paris, Librairie Paul Ollendorff -1899) Ces quelques lignes d’un de ses biographes les plus autorisés posent l’énigme Joséphine.
Tout a été dit sur elle. Vérité et mensonge, voire affabulation, sont le lot de son histoire. Il lui fut prédit lors d’une visite qu’après un mariage avec un jeune homme blond, proche de sa famille, qui ne la rendrait pas heureuse, et dont elle serait veuve, puis bien des tribulations, elle serait unie à “un homme brun, de petite fortune, qui couvrirait le monde de sa gloire” et qu’elle deviendrait” plus que reine”.
Cette prophétie ne fut probablement jamais faite, mais son récit fut accrédité, plus tard par sa bénéficiaire, s’inventant un destin fabuleux, qui pourtant fut le sien.

Acte de Baptême de Marie Josèphe Rose
Marie Josèphe Rose, fille légitime de Joseph Gaspard de Tascher, seigneur de la Pagerie, et de son épouse Rose Claire des Vergers de Sannois, naquit sur l’île de la Martinique, aux Trois-Ilets, le 23 juin 1763.
Son ascendance, à défaut d’être illustre, est de bonne et vieille noblesse. Les Tascher étaient arrivé à la Martinique en 1730.
La famille est originaire de Châteauneuf-en-Thymerais, dans le Perche. Certains auteurs la situent dans le Blésois.
A entendre Gaspard-Joseph de Tascher de la Pagerie, l’origine de sa famille remonterait au XIIème siècle, avec quelques seigneurs croisés du temps de Louis VII le Pieux puis de Saint-Louis. Il est certain que ce n’est au XVème siècle qu’on en trouve l’origine prouvée.
Ce sont de petits seigneurs, sans grande fortune, mais souvent au service du roi, non dans les grandes charges mais dans les batailles.

Châteauneuf-en-Thymerais entre Beauce et Normandie
Le grand-père de Gaspard-Joseph fut capitaine de cavalerie. Son père, Gaspard, demeure à Blois où il s’est établi après avoir vendu sa seigneurie de La Pagerie, dont le nom sera conservé par la famille.
Il a six enfants, deux fils et quatre filles. Deux de ses filles, après avoir été admises à Saint-Cyr, entrent en religion. Son fils cadet également, il sera grand-vicaire du diocèse de Mâcon, puis abbé de Selincourt, dans le diocèse d’Amiens.
Son aîné, Gaspard-Joseph (1705-1767), de mauvaise réputation, préfère l’aventure à la vie de gentilhomme de province sans fortune. En 1726, il débarque en Martinique, sans fonction militaire ni civile.
En 1730, il demande un enregistrement de ses titres de noblesse au Conseil souverain de l’île. Il ne les obtiendra qu’en 1745. Sa noblesse est pourtant bien réelle car maintenue et confirmée en 1598, 1667 et 1700.
Pierre d’Hozier, le grand généalogiste de France, déclare que la famille de Tascher “était en possession de la noblesse, et de si longtemps qu’il n’était mémoire du contraire”. Cela avait été nécessaire pour pouvoir être de l’Ordre de Malte ou être reçue à Saint-Cyr. Cela ne suffisait pas pour être présenté à la cour et encore moins admis dans la carrosses du roi.

Les Tascher de La Pager dans le d’Hozier avec indication de “Famille maintenue dans sa noblesse depuis 1518”

Blason des Tascher de La Pagerie D’azur à trois bandes d’or, chargées chacune de trois tourteaux de gueules.
Les “Îles”, “Les Indes Occidentales”, françaises ou anglaises, malgré les incertitudes, les clés et les guerres sont sources de richesses et constituent un attrait majeur pour qui cherche fortune.
La Martinique n’est pas une exception et, malgré les calamités qui se sont abattues sur elle, en 1788 avait une balance commerciale excédentaire de huit millions de livres ( soit quatre-vint-trois millions d’euros ) à se partager entre quelques familles de propriétaires ou de négociants. C’est de cette richesse que vivent les villes de Bordeaux, Nantes, Le Havre, Marseille.
Un mariage avec une héritière des îles était recherché. Il le fut tout au long des deux siècles qui ont suivi. Aujourd’hui encore, quelques familles se partagent 30% de la richesse de l’île.
Le mariage s’imposa donc à l’esprit de Gaspard-Joseph et en 1734 il épouse Marie-Françoise Bourreau de La Chevalerie (1709-1784). Elle lui apporte quelques biens en Martinique et à Sainte-Lucie, qu’il ne sut pas gérer.
Endetté, il dut s’engager comme intendant dans d’autres propriétés. Le couple a eu cinq enfants. L’aîné, Joseph-Gaspard, né le 5 juillet 1735, est admis comme page auprès de la Dauphine, Marie-Josèphe de Saxe, en 1751, avec l’appui de son oncle abbé et après avoir, une fois de plus, fourni les preuve de noblesse.
Il y restera peu de temps, mais, outre l’air de Versailles, il y gagnera un brevet de sous-lieutenant dans une compagnie franche de marine à la Martinique. Le voilà donc de retour au pays !
Il ne lui reste alors qu’à se marier. Le 9 novembre 1761, il épouse Rose-Claire des Vergers de Sannois (1736-1807) d’une famille noble, originaire de Picardie, établie sur l’île depuis 1644. Par sa mère, elle descend de Guillaume d’Orange (1606-1674).
Sans rapport avec la famille princière, il est un des premiers colons de l’île et commandant de la milice. Guillaume d’Orange appartient à cette catégorie de navigateurs cherbourgeois qui, aux XVIe et XVIIe siècles, furent aussi de grands aventuriers et de fameux explorateurs.
Elle descend également d’un aristocrate anglais, Anthony Brown, vicomte de Montagu.

Ascendance paternelle

Ascendance maternelle
Il n’a ni fortune ni position. Elle a 25 ans et n’est pas encore mariée, malgré l’importance et la fortune de sa famille. Ils sont nobles tous les deux.
Rose-Claire ne déchoit pas en l’épousant et lui a enfin une position honorable dans l’île. Toutefois, le mariage est célébré dans l’intimité, en l’absence des autorités de l’île et il semble que la famille de la mariée, ses parents mis à part, ait boudé ce mariage qui n’apportait ni fortune ni situation brillante.
La dot est toutefois importante, une propriété de 500 hectares produisant du cacao, du coton et de la canne à sucre, employant jusqu’à trois cents esclaves noirs, au point d’avoir été surnommée “La petite Guinée”.

Une plantation en Martinique au XVIIIe siècle
La maison des maîtres était une habitation blanche, en bois, à un étage, entourée d’un grand jardin, servie par un personnel domestique nombreux qui partageait l’intimité des maîtres.

La maison des maîtres ressemblait peut-être à celle-ci
Cette intimité faisait que certains enfants étaient le produit de l’adultère mais restaient propriété de leur maître et père. Elle induisait aussi une relation amicale et affectueuse entre les jeunes esclaves féminines et leurs jeunes maîtresses.

Plantation avec la rue Case-Nègre à droite
Les esclaves travaillant sur le domaine occupaient trente-huit cases, alignées dans la rue dite “Case-Nègre”. Il est inutile de s’étendre sur la dureté de la vie des esclaves, travaillant sous une chaleur écrasante, du lever du jour au coucher du soleil, souvent fouettés par les intendants.
Il semble que les Tascher de La Pagerie aient été plutôt de bons maîtres. La propriété des Trois-Ilets avait pris le nom du mari, désormais le maître et est encore connue sous le nom de La Pagerie.

Plan de La Pagerie ( ex Sanois) en 1770
Mais Joseph-Gaspard n’était ni le maître, ni le mari idéal. Il préférait passer son temps à Fort-Royal, la capitale, située de l’autre côté de la baie, où il menait grand train et débauche.
Son épouse constatait avec chagrin “il y trouve plus de plaisirs que ceux qu’il pourrait trouver auprès de moi et de sa fille.” Elle souffrait de son indifférence.
Sa mauvaise gestion fut encore accrue par le cyclone qui s’abattit sur l’île le 13 août 1766. Maîtres et esclaves se réfugièrent dans la seule construction en pierre, la sucrerie. Quand ils purent sortir, ce fut pour constater que les maisons, y compris celle des maîtres, n’existaient plus. Il fallait tout reconstruire, assurer la survie de la plantation et la vie des trois filles qui étaient nées.

La Pagerie en 1800
Le 23 juin 1763 naquît Marie-Josèphe-Rose de Tascher de la Pagerie, à qui furent donnés les prénoms de son grand-père maternel, Joseph des Vergers de Sannois, et de sa grand-mère paternelle, Marie-François de la Chevalerie de la Pagerie. Rose fut en l’honneur de sa mère.
“Aujourd’hui vingt-sept juillet 1763, j’ay Baptisé une fille âgée de cinq semaines, née du Légitime mariage de Messire Joseph Gaspard de Tascher; Chevalier Seigneur de la Pagerie, Lieutenant d’Artillerie Réformé, et de Madame Marie Rose des Vergers de Sannois, ses père et mère. Elle a été nommée Marie Josèphe Rose par Messire Joseph Desvergers chevalier seigneur de Sannois, et par Mademoiselle Marie Françoise de la Chevallerie de la Pagerie, ses parrain et marraine soussignés, signé la Chevalerie de la Pagerie, Desverges de Sannois, Tascher de la Pagerie, et frère Emmanuel, capucin curé. Paroisse Notre-Dame-de-la-Bonne-Délivrance, Martinique, Archives nationales d’outre-mer«
Comme son futur mari, elle était née française de justesse. Le 12 juin 1763, la flotte anglaise ayant quitté la Martinique et le 9 mai 1769, la bataille de Ponte-Nuovo en Corse en rendait la France propriétaire.
Le 11 décembre 1764 naissait Catherine-Désirée, à laquelle furent donnés les prénoms de son grand-père paternel et sa grand-mère maternelle. Enfin, ce fut Marie-Françoise le 3 septembre 1766, portant les prénoms de son oncle maternel et de sa tante maternelle.
Madame de la Pagerie aurait préféré un fils, qui, espérait-elle, aurait retenu son mari auprès d’elle.
La pension de 450 livres, obtenue du roi, et ce par l’entremise de Monsieur de Beauharnais, dont le nom commence à être intimement mêlé à celui de Tascher de La Pagerie, en récompense de son action menée contre les troupes anglaises, était la bienvenue. Comme le reste de l’île, la plantation des Trois-Îlets n’était plus que ruines.
La maison disparue ne fut jamais reconstruite et la famille s’installe dans la sucrerie à laquelle est ajoutée une galerie. Joseph-Gaspard n’en eut jamais les moyens. Et à sa mort, en 1790, les seules misérables habitations des esclaves, une cinquantaine, et la chapelle avaient été reconstruites.

Ce qu’il reste de La Pagerie aujourd’hui

Le lit de Yeyette (Joséphine)
Joséphine, qui n’était pas encore appelée ainsi, tout le monde la surnommant Yeyette, vécut ses premières années dans ce lieu qui avait perdu sa splendeur d’autrefois.
Elle avait sa nourrice, une mulâtre, appelée Marion, qui était aidée par deux jeunes filles. Nul ne connaissait le père de Marion qui pouvait être le grand-père, Monsieur de Sannois, ou un ami de la famille. Les épouses des planteurs devaient s’accommoder de la promiscuité d’esclaves qui pouvaient être leurs demie-sœurs ou les maîtresses de leurs maris.

Paysage alentour de La Pagerie
Les trois jeunes filles vivent dans un entourage enchanteur, peu importait la rusticité de leur demeure. Hibiscus, acacias, rosiers, palmiers, un grand parc avec des vues sur la mer, forment le cadre de leurs jeux.
Les esclaves étaient à leur dévotion, surtout à celle de Yeyette, qui avec ses yeux marrons, ses cheveux châtains et son sourire, savait charmer son monde, à commencer par son austère grand-père maternel. Devenue impératrice, elle se qualifia elle-même d’enfant gâtée.
“Je courais, je sautais, je dansais du matin jusques au soir. Personne ne restreignit, enfant, mes élans de liberté.” écrira-t-elle se souvenant d’une enfance enchantée, dont elle conservera la nostalgie toute sa vie.
Aux Trois-Îlets, la vie n’est pas facile sur le plan matériel. Les soucis d’argent étaient permanents et la mort du grand-père mit fin à toute espoir d’amélioration car sa succession fut engloutie par des hommes d’affaires véreux.
Ni Yeyette, ni ses sœurs n’avaient conscience des embarras d’argent de la famille dans cette ambiance patriarcale. Ce ne fut que plus tard, lorsqu’elles sortirent dans le monde des grandes famille créoles, qu’elles le réalisèrent.
A dix ans, Yeyette, qui désormais sera appelés Rose, fut retirée du monde magique de son enfance. Magique est bien le terme tant ce qui entoure la vie des plantations est fait de sorcellerie, d’histoires de zombis à faire peur, de présages maléfiques, de lutte contre les sortilèges à coups d’amulettes.
Le soir, la famille se retire dans sa maison et s’emploie aux jeux de société, alors que dans la “ rue Case-nègre” règne la peur de la nuit et de l’étrange. Elle est aussi retirée du monde de la sensualité fait des odeurs, des senteurs des effluves du parc, de la liberté sexuelle qui règne entre maîtres et esclaves. Elle y avait fait l’apprentissage de la coquetterie, du plaisir, de la nonchalance et de la vie facile.

Fort-Royal en 1780 par les frères Ozenne
Il lui fallait maintenant entrer en pension, au couvent des Dames de la Providence, à Fort-Royal et se voir “imprimer de bonne heure cette pudeur et cette modestie de sentiment qui font le plus bel ornementé leur sexe ; cette douceur et cette beauté de caractère qui en fait l’agrément de la société.” selon les termes du père Charles-François de Coutances, le fondateur de l’institution.
Rose y apprend aussi le maintien, un peu de musique et un peu d’orthographe. Autrement dit, elle n’apprend rien et de retour aux Trois-Îlets, elle reprend sa vie facile de petite reine au milieu de ses esclaves, faite de promenades, de baignades, d’excursions dans l’île. Même sans argent la vie est douce.
Elle n’est que paresse et indolence, comme beaucoup de jeunes créoles de son monde, à l’époque.
A cette époque, Rose n’est pas encore Joséphine. Elle est, certes, coquette, a une belle peau, de beaux yeux, mais le corps est lourd, la taille épaisse, la figure large, somme toute assez commune. Il est difficile de l’imaginer en future reine de Paris, séduisant le monde et dictant la mode.
En 1777, pourtant, une magicienne, diseuse de bonne aventure, Euphémie David, avait su discerner la côté exceptionnel de sa personnalité. Elle lui avait prédit qu’elle serait plus que reine.
Toute l’éducation d’une jeune fille n’avait pour but que son mariage. Et Rose ne pouvait pas y échapper. Et il est probable qu’elle ne souhaitait pas y échapper, ayant peut-être des rêves supérieurs à sa condition, rêvant de Versailles dont lui avait tant parlé son père.
Elle se savait relativement pauvre mais noble, elle se savait séduisante et aimait plaire, elle connaissait les bonnes manières. Il lui fallait maintenant entrer dans la foire aux mariages.
Une bonne fée, un peu dévergondée, allait songer à elle en l’utilisant à ses fins personnelles.
Joseph-Gaspard Tascher de La Pagerie, son père, avait des frères et sœurs, dont parmi eux, Robert ( 1740-1806) qui fut officier de marine, et Marie-Euphémie-Désirée de Tascher de La Pagerie(1739-1803).
Cette dernière, la bonne fée un peu dévergondée, avait une réputation qui laissait à désirer. Grande, blonde, majestueuse, très intelligente, elle était aussi intrigante et sans scrupule, toutefois très dévouée à sa famille et à son devenir.
Elle avait été introduite auprès de Monsieur et Madame de Beauharnais. Monsieur de Beauharnais appartenait à une famille de noblesse de robe remontant au XIVème siècle, alors que les Tascher étaient de noblesse d’épée.
Mais si les Tascher étaient de peu de gloire, il n’en était pas de même des Beauharnais qui ont su gravir les échelons de la société nobiliaire, ont su se marier richement et conclure de belles alliances. Ils avaient su aussi acquérir terres nobles, seigneuries et baronnies qui en faisaient des membres à part entière de la noblesse.
Tascher et Beauharnais n’en sont pas moins originaires tous du Blésois, ce qui peut expliquer le lien qui a été établi entre les familles.

Le marquis de Beauharnais en 1770
François de Beauharnais (1714-1800), qui se qualifie lui-même de marquis avant d’en avoir obtenu le titre en 1764, est un homme important.
La marquise, sa cousine germaine, née Henriette Pyvart de Chastullé (1722-1767) appartenait à une famille fortunée des Antilles.
Son grand père Pierre Hardouineau avait été Conseiller au conseil souverain de la Martinique et St Domingue puis receveur général des domaine du roi à La Rochelle.

Une riche famille créole au XVIIIe siècle
François de Beauharnais, a été embarqué de 1730, à l’âge de seize ans, jusqu’en 1754, année où il commanda enfin un navire.
En août 1756 il est « chevalier, baron de Beauville, seigneur de Villechauve, de La Ferté Avrain et autres lieux, major des armées navales et des troupes de la marine au département de Rochefort. et le 1er novembre 1756 il est nommé Gouverneur Général des Isles du Vent (à savoir, Martinique, Guadeloupe, Marie Galante, St Martin, St Barthélémy, Désirade, Dominique, Ste Lucie, Grenade, Grenadins, Tobago, St Vincent plus Cayenne et dépendances) et Gouverneur particulier de la Martinique.
C’est peu dire qu’il est un homme important, voire le plus important. Durant la Guerre de Sept ans, (1756 à 1763), il doit affronter l’attaque britannique de La Martinique en janvier 1759 qui se solda par un échec pour ces derniers.
Mais le 1er mai 1759, La Guadeloupe, attaquée aussi en janvier tombe aux mains des Britanniques. Il est reproché au gouverneur son inaction dans le secours qu’il devait apporter. Il tombe en disgrâce et est rappelé en France mais ne quitta La Martinique que le 17 avril 1761.
Sa disgrâce fut toute relative, car s’il avait été fait chevalier de Saint-Louis en 1749, en 1764 il voit sa terre de La fierté Avrain érigée en marquisat et reçoit 3000 livres de rente.
Que fait donc Marie-Euphémie-Désirée de Tascher dans cette famille “régnante” sur l’île ? C’est à l’âge de 19 ans, en 1757, qu’elle entre chez les Beauharnais, arrivés depuis peu. Nul ne sait en quelle qualité, elle y entra.
Probablement en qualité de dame de compagnie de la marquise. Mais il est certain qu’elle devint rapidement la maîtresse du marquis, situation dont la marquise semble s’être facilement accommodée.
Mais il fallait sauver les apparences et la demoiselle fut mariée le 19 avril 1759 à Alexis-Michel-Auguste Renaudin, officier d’ordonnance de Beauharnais.
Les parents du fiancé étaient hostiles au mariage avec une jeune fille à laquelle il était reproché “d’avoir abusé dans plusieurs circonstances de son crédit auprès de M. et Mme de Beauharnais pour obtenir d’eux des grâces qui avaient excité les plus vives plaintes.”
Le mariage vira rapidement à la lutte conjugale. Le mari n’était probablement pas aussi complaisant que souhaité par son épouse et l’amant de celle-ci. Et dès le 4 juin 1760, rentré en France, Mr Renaudin déposa, au Châtelet de Paris, une demande en séparation.
Madame de Beauharnais était enceinte, ce qui explique peut-être le retard du couple à partir pour la France. Le 28 mai 1760, elle donna naissance à un fils, Alexandre François Marie auquel on donna pour marraine Mme Renaudin.
Il avait un frère, François, né en 1756, et que le couple avait laissé en France. Et par une fâcheuse habitude, le couple laissa Alexandre en Martinique.
La marraine, elle, avait déjà embarqué pour la France, avec son père, aussitôt après le baptême. Il n’y a pas d’explication à ce départ vers une ville où elle ne connaissait pas grand monde. Arrivée en France, séjournant à Paris, au couvent des Petites Cordelières, rue de Grenelle, tout d’abord puis dans un appartement rue Garancière, près du Palais du Luxembourg, elle ne pouvait qu’attendre sagement les Beauharnais.

Rue Garancière à Paris
Alexandre, resté à Fort-Royal, fut confié à Madame Tascher de La Pagerie, grand-mère de Yeyette, pas encore née. On peut imaginer que cela fut une manœuvre de Mme Renaudin, lui permettant de garder la main sur l’avenir de la famille au cas où le père disparaîtrait. Sa mère lui écrivit le 27 mai 1763 “ Le petit chevalier se porte bien et est fort joli enfant.”
On ne sait pas à quelle date Alexandre de Beauharnais fut expédié en France, probablement en 1765. Il n’avait pas eu le temps de connaître Yeyette.
A Paris la situation est simple, le marquis de Beauharnais s’est installé rue Garancière avec Mme Renaudin et la marquise est partie vivre près de Blois au château de La Ferté-Avrain.

Château de La Ferté-Avrain, aujourd’hui La Ferté-Beauharnais
Le couple s’est séparé. Probablement à l’amiable car la marquise écrit à sa rivale le 25 juillet 1761 qu’elle prise “son cœur pur, sans art ni malice, joint à une belle âme.”
Naïve, aveugle ou complaisante ? Elle a du passer, en fait, par les trois stades. Elle eût la bonne idée de mourir le 5 octobre 1767.
A cette occasion sa mère, Mme Pyvart de Chastullé écrivit à Mme Renaudin : “ J’ai été charmée que vous vous soyez trouvée à Paris pour être à la portée de consoler mon neveu ( et beau-fils) qui en a besoin.” La complaisance était en fait familiale.
Sa mère étant morte, c’est sa marraine, et maîtresse de son père, ce qu’il ne pouvait ignorer, qui va la remplacer. Son frère François et lui entrèrent, en 1768, au collège du Plessis, rival de Louis-Le-Grand administré par les Jésuites avant leur expulsion en 1764.

Collège du Plessis
Leur précepteur, Patricol, ancien professeur de mathématiques, les y accompagne. Ce dernier est frotté aux idées de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, ce qui n’est pas fait pour gêner le marquis de Beauharnais et Mme Renaudin qui, en fait, les partagent.
Peu après leur entrée au collège, les deux garçons, en compagnie de Patricol, partent pour Heidelberg. Ils sont bien jeunes, Alexandre ayant à peine dix ans et François quatorze.
En 1774, François a dix-huit ans et il doit prendre du service. De son côté Alexandre doit faire sa communion solennelle. Il s’agit plus d’un acte social que d’une véritable profession de foi.
Son précepteur écrit à ce sujet : “Il a, de lui-même, tranché le nœud de toute difficulté par la découverte de ce principe qu’il ne faut point approfondir les saints mystères que l’Eglise nous ordonne de croire, qu’il faut lui faire le sacrifice de notre raison parce qu’elle ne saurait nous tromper. principe de toute fausseté…”
Le précepteur n’est pas un ardent partisan de la religion, le marquis de Beauharnais et Mme Renaudin non plus, Alexandre, à bonne école, n’aura que de très vagues principes religieux.

Louis Alexandre, 6ème duc de La Rochefoucauld
Patricol, n’étant plus le précepteur officiel d’Alexandre, est engagé par Louis-Alexandre de La Rochefoucauld (1743-1792) , duc d’Enville et de La Roche-Guyon pour parfaire l’éducation des neveux de sa femme née Rohan-Chabot.
Alexandre le suit, et le 2 février 1775, le précepteur et son ancien élève entrent dans la maison, tout d’abord à Paris, puis au château de La Roche-Guyon (encore aujourd’hui propriété de la famille). La vie y est simple et agréable.

Château de La Roche-Guyon
La voix du jeune homme mue, du duvet pousse à son menton et le beau sexe déjà l’attire. Patricol, toutefois, porte sur lui un jugement peu flatteur. “ Ce qui m’étonne le plus et me déplait beaucoup dans le chevalier, c’est le soin extrême qu’il prenne de cacher et l’aisance avec laquelle il déguise les sentiments de son cœur.” Il est “un petit maître consommé dans les bonnes fortunes.”
Alexandre de Beauharnais est un coureur de jupons dissimulé et cynique, somme toute rien de rare au moment où paraissent, avec grand succès, “Les liaisons dangereuses”.
De 1774 à 1779, le jeune chevalier fait ses armes, tout d’abord en sa qualité de sous-lieutenant d’infanterie du duc de La Rochefoucauld d’Enville, son protecteur, colonel du régiment de Sarre, dont il suivra les diverses affectations en Bretagne avec plus ou moins de plaisir.
Le duc est un ami des Lumières, partisan de l’indépendance américaine, un de ces aristocrates qui prépareront la Révolution, et en seront victimes. Là aussi, Alexandre est à bonne école. Ses temps libres lui permettent de continuer sa carrière amoureuse.
Il est un séducteur comme le témoigne sa correspondance avec sa marraine à laquelle il confie ses bonnes aventures. Il est même parfois amoureux, notamment de Laure de Longpré, de onze ans son aînée, lointaine cousine de Joséphine, qui comptera dans sa vie.

Alexandre de Beauharnais
Alexandre est bel homme. “Mon père, d’une figure charmante, d’un esprit remarquable, rempli de talents, était recherché de tout ce que la ville et la Cour avaient de plus distingué.”
e portrait flatteur, voire flatté, est de la main de sa fille Hortense, future reine de Hollande.
Il porte bien, il a de l’allure mais a peu de profondeur. Il est avant tout un homme de plaisir. N’étant pas encore majeur, il ne peut jouir des héritages qui l’attendent, ceux de sa mère, de sa grand-mère et d’un oncle.
Parmi les biens il y a, outre des terres et châteaux en France, de grandes propriétés à Saint Domingue. Il est un jeune homme riche et il est temps de jouir de sa richesse.
Seule l’émancipation le lui permettra et l’émancipation passe par le mariage, ce que sait très bien Mme Renaudin. Elle va une fois de plus exercer ses talents d’intrigue.

Blason des Beauharnais D’argent, à la fasce de sable, accompagnée de trois merlettes du même, rangées en chef.
Merci à Patrick Germain pour cette première partie. A suivre…
Régine ⋅ Actualité 2026, France, Napoléon, Portraits No Comments