
À l’occasion de la parution de “Philip, le dernier prince », chez Albin Michel, Stéphanie des Horts raconte (par l’aimable entremise de Bertrand Meyer-Stabley) à Noblesse & Royautés l’homme qui se cachait derrière le duc d’Édimbourg. Un prince sans royaume devenu l’indispensable compagnon d’Elizabeth II, au prix d’immenses renoncements.
Noblesse & Royautés : Pourquoi Philip ? On croyait pourtant tout connaître de lui ?
Stéphanie des Horts : Justement, je ne le crois pas. Nous connaissons l’image : le grand homme blond marchant derrière la reine, l’uniforme, les médailles, les gaffes, cet humour parfois féroce. Mais derrière cette silhouette se cache un destin extraordinairement romanesque. Philip est un enfant de l’exil, un prince qui n’a pratiquement jamais eu de royaume, de maison ni même de famille au sens traditionnel du terme. Et cet homme qui a passé son enfance à chercher sa place va finir sa vie dans une position extraordinaire : trois pas derrière la femme qu’il aime.

Vous insistez beaucoup sur son enfance. Est-ce là que se trouve la clé de Philip ?
Oui. Il naît prince de Grèce et de Danemark et, à dix-huit mois, il est déjà sur les routes de l’exil. Sa famille quitte la Grèce et s’installe à Saint-Cloud. Puis tout éclate : sa mère Alice est éloignée, son père mène sa vie, ses sœurs se marient en Allemagne et Philip passe d’une maison à l’autre. Il apprend très jeune une chose essentielle : ne dépendre de personne. Cette enfance explique, à mes yeux, son extraordinaire capacité de résistance mais également sa dureté.
Vous racontez notamment le destin terrible de sa mère, la princesse Alice. A-t-elle été la grande blessure de son enfance ?
Certainement l’une des plus profondes. Alice est un personnage absolument fascinant. Sourde de naissance, mystique, généreuse, mais psychologiquement très fragile, elle est internée et subit des traitements psychiatriques d’une violence qui paraît aujourd’hui effroyable. Philip se retrouve pratiquement privé de sa mère. Quand on connaît cette histoire, on comprend mieux pourquoi il a passé sa vie à ne jamais s’apitoyer sur lui-même.
Et son père ?
Il est également largement absent. Philip va trouver des pères de substitution, notamment dans la famille Mountbatten. Son oncle Georgie Mountbatten devient son tuteur légal et David Milford Haven le frère qu’il n’a jamais eu. Philip s’est donc construit une famille parce que la sienne avait explosé.

Vous faites de lui un personnage extrêmement séduisant. Elizabeth tombe-t-elle amoureuse la première ?
Oui, et elle est très jeune. En 1939, à Dartmouth, Philip est chargé d’accompagner Elizabeth et Margaret lors de leur visite au célèbre collège naval. Il est brillant, sportif, insolent, terriblement séduisant. Elizabeth, elle, sait très vite. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’au milieu de toutes les contraintes dynastiques, elle va s’accrocher à cet homme-là.
Philip a-t-il été le grand amour d’Elizabeth II ?
Je le crois. Et c’est ce qui rend leur histoire tellement intéressante. Leur couple n’est pas une image pieuse. Il y a de l’amour, du désir, des colères, des frustrations, des rapports de force. Avant qu’elle ne devienne reine, ils peuvent encore essayer de vivre comme un couple. Après 1952, tout bascule. Elle appartient désormais à la Couronne.
C’est peut-être le paradoxe le plus cruel de sa vie : il épouse une princesse et perd tout lorsqu’elle devient reine ?
Absolument. Philip était marin. Il avait une carrière, des ambitions, une identité. La mort de George VI bouleverse tout. Elizabeth devient reine le 6 février 1952 et Philip doit abandonner sa carrière dans la Royal Navy. Il doit désormais trouver une raison d’être à côté d’une femme qui, constitutionnellement, n’a pas besoin de lui.

Vous racontez sa terrible frustration lorsqu’il comprend que ses enfants ne porteront même pas son nom. Est-ce l’une des grandes humiliations de sa vie ?
Oui, parce que cela touche à quelque chose de beaucoup plus profond qu’une simple querelle de patronyme. Philip a passé son enfance à se demander qui il était. Et voilà qu’une fois encore on lui retire symboliquement son identité. Le livre revient longuement sur cette blessure et sur la décision selon laquelle Charles et Anne appartiennent à la dynastie Windsor et non à une dynastie Mountbatten.
Alors comment un homme aussi fier accepte-t-il finalement de marcher trois pas derrière son épouse pendant près de soixante-dix ans ?
C’est là que Philip devient fascinant. Il transforme la frustration en mission. Il comprend qu’il peut être utile sans être le numéro un. Il invente son rôle. Il s’occupe notamment de la jeunesse avec le Duke of Edinburgh’s Award, multiplie les engagements et les discours. Il aura accompli plus de 22 000 engagements officiels et prononcé près de 5 500 discours. Il finit par faire de cette place impossible une fonction indispensable.
Et les femmes ? Philip a traîné toute sa vie une réputation de séducteur. Qu’avez-vous conclu après avoir travaillé sur lui ?
Il était incontestablement séduisant et il aimait les femmes. Il aimait leur compagnie, leur beauté, leur esprit. Mais il faut être extrêmement prudent lorsqu’on passe de la séduction à l’affirmation d’une liaison. Je préfère raconter ce qui est documenté plutôt que transformer les rumeurs en certitudes. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est son charisme. Il entrait dans une pièce et on le regardait.

Son fameux humour était-il une arme ?
Complètement. L’humour lui permettait de faire sauter le couvercle du protocole. Il pouvait être brutal, provocateur, parfois parfaitement incorrect. Mais c’était aussi une manière de refuser l’embaumement auquel la monarchie expose ceux qui vivent en son sein. Son franc-parler et son humour caustique sont d’ailleurs devenus une composante majeure de son personnage public.
Était-il finalement plus moderne que la monarchie qu’il servait ?
Sur certains sujets, oui. Il s’intéressait à la technologie, à l’environnement, à la science, à l’industrie, à la jeunesse. Il voulait comprendre comment les choses fonctionnaient. Il était curieux. C’est assez paradoxal : cet homme issu de toutes les monarchies d’Europe pouvait se montrer beaucoup moins passéiste que certains courtisans qui l’entouraient.

Quel père était-il ?
Un père formé à une école extrêmement dure. Il avait appris très tôt qu’on survivait en serrant les dents. Il a parfois voulu appliquer cette méthode à ses enfants, avec des résultats forcément différents. Il pouvait cependant être d’une grande tendresse : le livre le montre notamment après la naissance de Charles, lorsqu’Elizabeth le regarde se pencher sur leur fils.
Philip et Charles étaient-ils finalement trop différents pour vraiment se comprendre ?
Ils n’avaient pas la même armure. Philip avait été façonné par l’exil, Gordonstoun, la guerre et la Royal Navy. Charles était beaucoup plus sensible, introspectif. Philip pensait que les épreuves fortifient. Mais ce qui avait sauvé Philip ne pouvait pas nécessairement sauver son fils.
On a souvent rapproché Philip du prince Harry. Voyez-vous, vous aussi, quelque chose de son grand-père chez Harry ?
Oui, il existe des échos troublants : le goût de l’armée, de l’action, du grand air, une certaine impulsivité, le refus des conventions et cette tendance à se sentir prisonnier de l’institution. Mais leurs réponses sont presque opposées. Philip finit par accepter les contraintes de la monarchie et construit sa liberté à l’intérieur du système. Harry a choisi de chercher la sienne à l’extérieur. C’est une différence fondamentale.

Philip était-il monarchiste ou simplement amoureux d’une reine ?
C’est une question essentielle. Il croyait au devoir, à la continuité, au service et à la fonction monarchique. Mais je pense que son engagement a aussi été profondément personnel. Il avait choisi Elizabeth. Une fois ce choix fait, il est allé jusqu’au bout.
Pourquoi l’appeler « Le dernier prince » ?
Parce qu’avec lui disparaît un monde. Celui des princes européens ballottés par l’Histoire, élevés entre plusieurs pays, plusieurs langues, les guerres et les exils. Celui aussi des officiers qui considéraient qu’on ne parlait ni de ses états d’âme ni de ses sacrifices. À sa mort, le 9 avril 2021, à quatre-vingt-dix-neuf ans, quelque chose s’achève.
Après avoir passé autant de temps avec lui, quelle image de Philip vous reste-t-il ?
Un homme debout. Indocile jusqu’au bout. Un homme auquel on a beaucoup demandé de renoncer et qui a pourtant réussi à ne jamais complètement disparaître. Le paradoxe est magnifique : il aura passé sa vie quelques pas derrière Elizabeth II, et pourtant, lorsque l’on raconte son règne, Philip est partout.
Un tout grand merci à Bertrand Meyer-Stabley qui a recueilli ces propos pour Noblesse et Royautés.
Régine ⋅ Actualité 2026, Angleterre, Entretiens, Livres No Comments