
La princesse Iman, deuxième fille du prince Reza et de la princesse Yasmine d’Iran s’est fiancée à Bradley Sherman. Une demande en mariage sur une plage en présence des parents et des deux soeurs de la princesse. (merci à Véronique Y)
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La princesse Iman, deuxième fille du prince Reza et de la princesse Yasmine d’Iran s’est fiancée à Bradley Sherman. Une demande en mariage sur une plage en présence des parents et des deux soeurs de la princesse. (merci à Véronique Y)
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Stigers
2 septembre 2023 @ 14:34
« Effets pervers
Déjà les nuages s’amoncellent à l’horizon et l’effet boomerang du Grand Bond économique se fait sentir. Les pétrodollars se révèlent être un bien empoisonné, autant, sinon plus, qu’une aubaine : la hausse des prix du pétrole entraîne une montée des prix à l’Ouest qui se répercute sur les produits importés par l’Iran et donc sur le porte-monnaie des consommateurs iraniens. Simultanément, la demande de pétrole baisse… une baisse qui résulte autant de la récession provoquée par le choc pétrolier que d’une décision politique des pays occidentaux.La modernisation de l’industrie iranienne s’accompagne parallèlement d’un phénomène de surchauffe économique et d’engorgement industriel. Le flot accéléré des marchandises rencontre des goulots d’étranglement contribuant à désynchroniser les plans de réforme économique. La désorganisation s’étend, « dévore » les crédits. Le paradoxe est immense : il y a croissance sans développement. Il y a surchauffe et surcharge à la fois. Les ports sont engorgés (les navires doivent jeter l’ancre plusieurs semaines au large de KhorramChahr avant de pouvoir décharger leurs cargaisons), les routes obstruées (d’interminables embouteillages de camions et de voitures se forment, notamment à certains postes frontaliers). Les matériaux se détériorent. Le ciment se gâte. On va jusqu’à incendier des entrepôts pour faire de la place.Autre paradoxe, l’élan de modernisation se heurte à une pénurie de main-d’œuvre alors que subsiste par ailleurs un chômage endémique. Les planificateurs iraniens décident de se tourner vers l’« importation de travailleurs ». Jusqu’en 1976, malgré ses carences, l’Iran n’avait ouvert ses ports et les douanes qu’à 50 000 travailleurs étrangers. Brusquement, le flux d’immigration s’accélère. Le pays est submergé par des dizaines, des centaines de milliers d’Afghans, de Cingalais, de Bengalis et de Philippins attirés par l’eldorado iranien. De nouvelles habitudes apparaissent : on n’achète plus de camions sans chauffeur coréen. L’Asie du Sud-Est envahit le Moyen-Orient.L’agriculture, emblème de la Révolution blanche, illustre à elle seule les aberrations du développement économique iranien. La volonté de voir l’Iran réussir son take-off exigeait qu’elle devienne intensive mais, sous les coups d’accélérateur qu’on lui fait subir, l’agriculture iranienne se modernise pour générer de la surabondance, sans profiter réellement aux Iraniens. Dans les campagnes, on ne récolte plus, on ne cueille pas les fruits qui pourrissent sur les arbres. À Sāveh, un vieux paysan abandonné par ses fils et qui a délaissé les moissons prétend faire son pain avec… les réserves des rats.Alors que certains secteurs souffrent de surproduction, Téhéran connaît une disette de légumes : il n’y a plus ni oignons ni pommes de terre. Les journaux suggèrent de cultiver ces précieuses denrées dans les parterres de fleurs des grandes villes. En 1978, l’Iran importe 70 % de sa consommation de viande. Un restaurant affiche « bouillon de montage » parce que tous les ingrédients qui entrent dans sa préparation ont été importés : viande d’Australie, lentilles pakistanaises, etc.Déconnectées des réalités, les autorités iraniennes ne peuvent ou ne veulent pas s’apercevoir des ontradictions induites par les plans de réforme. Elles s’évertuent à se persuader et à persuader leurs concitoyens du contraire. Ainsi voit-on, dans le cadre prestigieux d’une serre ultramoderne, le ministre de l’Agriculture énumérer les brillants résultats de la modernisation du secteur agricole : « 50 000 tracteurs, 10 000 moissonneuses-batteuses… » À ces gains tangibles il ajoute, non sans fierté, les points marqués en termes de « bonheur par tête d’habitant ».L’afflux de pétrodollars et l’engorgement industriel suscitent une inflation galopante – dépassant 500 % par an – qui, mal jugulée, aura des effets économiques, sociaux et politiques désastreux pour l’Iran et les Iraniens.L’inflation s’accompagne, à son tour, de la hausse disproportionnée des loyers d’habitation et des prix de consommation. La spéculation immobilière fait rage : « En quatre ans, de 1974 à 1978, les loyers augmentent de 400 %, quand un tiers de la population vit en location. Le mètre carré sur l’avenue Pahlavi se négocie au même prix que sur les Champs-Élysées ou sur la 5e Avenue à New York28 ! » Beaucoup d’Iraniens n’ont plus les moyens de vivre dans la capitale que le Chah souhaite rénover et dont il veut leur faire cadeau.La hausse des prix se traduit aussi par une paupérisation rapide des classes populaires, par l’accélération de l’exode rural et par la création de favelas en périphérie des centres urbains. Alors que la politique volontariste du Chah améliore sensiblement le niveau de vie global des Iraniens et leur offre les fruits d’une modernisation rapide, elle contribue également à élargir le fossé économique, social et culturel entre une élite fortement occidentalisée et une classe populaire de plus en plus frustrée et sensible à la contestation. La nouvelle classe moyenne, elle, n’est pas encore assez homogène et enracinée pour cimenter l’œuvre impériale.Les dysfonctionnements de la nouvelle infrastructure industrielle se traduisent par des interruptions de distribution d’eau et d’électricité qui perturbent de manière incessante l’activité sociale et économique. Durant l’été 1977, Téhéran est victime de grandes coupures d’électricité. De passage dans la capitale, l’ambassadeur d’Iran à Londres, Parviz Radji29, fait à ce propos quelques remarques désabusées : « Je bois ma vodka chaude. Il n’y a pas d’air conditionné et on ne peut même plus lire le soir30 ! » Pour le moment, ces interruptions prêtent à plaisanter. Bientôt, elles vireront au tragique.Devenue la plus vaste agglomération entre l’Europe et l’Asie, avec ses 1 200 kilomètres carrés et une population qui a triplé en huit ans, Téhéran se mue en enfer urbain. L’industrialisation sauvage et un trafic déjà effrayant à l’époque (1 million d’automobiles) engendrent une pollution qui atteint régulièrement la cote d’alerte. L’asphaltage du paysage urbain contribue à accroître la température moyenne de la ville de 5 degrés. Les monts Alborz qui couronnent la capitale disparaissent progressivement sous une épaisse couche de smog. Même les mouches et les moustiques fuient la ville, et l’on parle très sérieusement de vendre aux automobilistes des masques à oxygène à conserver dans les boîtes à gants, en cas de pic de pollution.La pollution des hommes n’a rien à envier à celle de l’environnement. Dans ce pays d’argent facile où l’on ne sait plus que demander, la richesse côtoie l’indigence des ruraux attirés par le faste des villes. La pauvreté des uns cohabite avec la fraude, la corruption et l’opulence des autres. Les chauffeurs d’autobus contraignent leurs passagers à régler leurs propres amendes ; les facteurs qui ont pris un second « boulot » ne distribuent plus le courrier que le vendredi ; les éboueurs exigent une prime supplémentaire pour chaque poubelle vidée ; les réparateurs de téléviseurs ou de machines à laver réclament des « honoraires » astronomiques, payables d’avance et par chèque ! Les percepteurs exigent un bakchich avant d’encaisser les impôts. On en arrive à « payer pour payer ».L’ampleur extraordinaire des transactions profite surtout à une mafia d’intermédiaires bien placés qui réalisent des fortunes fabuleuses, frauduleuses, scandaleuses. La spéculation foncière tombant sous la coupe d’hommes d’affaires véreux, une multitude de petits épargnants, de bourgeois lucides et de simples rentiers décident, par prudence ou par calcul, de fuir l’Iran et ses nuisances. Les sorties d’argent se chiffrent à 2 milliards de dollars par an. Cette émigration financière arrachera en deux vagues, pré et postrévolutionnaires, un immense capital de matière grise et d’or à l’Iran. En quelques années, 30 000 citoyens iraniens acquièrent une villégiature sur la Côte d’Azur. Des ghettos se forment à Londres où le quartier Kensington prend des airs de Ghazvine. Dès la fin des années 1970, plus de 100 000 Iraniens s’établissent aux États-Unis où ils chassent la Green Card, surtout en Californie, dans des villes comme Los Angeles qu’ils se plairont plus tard à rebaptiser Tehranjeles.La société tout entière souffre de ce capitalisme sauvage, corollaire des réformes accélérées que le Chah a voulues pour l’économie iranienne. Peu de vrais remèdes sont apportés à ces maux.Le régime tente, par exemple, de juguler l’inflation galopante de manière autoritaire et particulièrement maladroite. En 1975, devant l’explosion des prix, le Chah signe un farmān31 sur « la lutte contre la vie chère et la défense des consommateurs », et demande à Moïnian32 et à l’Inspection impériale [Bazressi] de former des équipes chargées d’appliquer sa politique de contrôle des prix33. La réponse du souverain consiste donc à s’emparer du « sabre de bois » que lui tendent ses courtisans pour décréter… l’interdiction de l’inflation. Docile, la Banque centrale annonce que « la montée des prix est retombée au-dessous de zéro et il n’y a donc plus d’inflation ». Satisfait de défier ainsi le jeu aveugle de l’économie, le Chah fait promulguer cette mesure comme le dix-septième article de la charte de la Révolution blanche !Au cours des années suivantes, témoigne un proche du roi, « les prix des biens et des services sont fixés au ministère du Commerce par un licencié ès lettres qui passe son temps à déclamer des poèmes ». Inefficaces, les mesures prises par le régime pour combattre la crise sont également impopulaires, notamment au sein du Bāzār : « La lutte drastique de ces “revizors” est très mal perçue et cause beaucoup de mécontentement34. » Pour Houchang Nahāvandi35, autre membre de la Cour, le contrôle brutal des prix est indéniablement l’une des principales causes de la révolte populaire contre le régime du Chah36. En aliénant cette classe moyenne qu’il avait lui-même fait naître, le Chah se prive d’une source importante de légitimation du régime.Mal informé, Mohammad Réza est particulièrement, et volontairement, inconscient des dérives de son pays. Autour de lui, rares sont ceux qui sont informés de l’ampleur des problèmes socio-économiques. C’est le cas du général Fardoust37, son proche conseiller et directeur des services de renseignements, qui, quoique tardivement, lui apprend, par un rapport secret, que l’écart entre les riches et les pauvres s’est considérablement creusé et que la colère gronde. Imperméable à la critique et étourdi par un climat de flagornerie unique en son genre, le souverain refuse de regarder les problèmes en face ou opte, comme dans le cas de la lutte anti-inflation, pour des solutions à l’emporte-pièce. Il invite, par exemple, les autorités à placer le VIe plan de réforme sous le signe de la qualité de vie ! Lorsque l’inefficacité de ces faux remèdes se révèle incontestable, on invite quelques intellectuels étrangers à suggérer de nouvelles solutions. En 1977, Ivan Illich38 est ainsi appelé en consultation… Mais à quoi bon. L’indigestion est à son comble et le temps du rejet est venu.Submergé par les pétrodollars, le Chah se noie. Dès le départ, en 1973, il n’a pas eu la « capacité de réponse » qui s’imposait. Mais qui pourrait se targuer de canaliser un tel afflux de capitaux ? « En fait, remarque un observateur étranger, la richesse comme l’avarice “s’apprennent” ; il n’est pas facile de devenir brusquement riche et de savoir ne pas gaspiller39. » Dès 1974, un jeune économiste iranien du FMI nommé Abadian avait rédigé une expertise sur un usage judicieux de la nouvelle rente pétrolière. Mais l’a-t-on seulement lue ? Le principal architecte de cette modernisation à marche forcée demeure résolument sourd aux avis dissonants. Un mélange d’ivresse, d’orgueil, de paresse, d’impatience mais aussi de peur réduit sa capacité à remplir sa fonction régalienne.Plus que quiconque, le Chah est responsable de la pagaille – le mot n’est pas trop fort – qui, dès 1976, submerge l’Iran. Soucieux de tirer le meilleur profit de la nouvelle conjoncture, il exige qu’on entreprenne tout à la fois : « Il ne suffit pas d’avancer avec son temps, s’écrie-il, il faut aussi être toujours quelques pas en avant ! » Il manque au Chah le sentiment de la mesure, le sentiment de la vastitude. N’est-il pas dit dans la Bible que « celui qui marche devant le char du temps sera piétiné par les chevaux de l’attelage » ? Adjalé Kār-é Cheitān ast, dit le vieux proverbe iranien : la précipitation est mère de toutes les catastrophes40.Quelques « sages », inaudibles dans le vacarme et l’exubérance de ces « années folles », avaient judicieusement remarqué que le boom pétrolier présageait pour l’Iran une période noire semblable à celle que connut l’Espagne après la découverte du trésor des Incas : les maléfices d’une richesse acquise sans peine. Selon le Vénézuélien Juan Pablo Pérez Alfonzo, l’un des fondateurs de l’OPEP, le pétrole rien d’autre que « l’excrément du diable ». ! » source ! Le marécage des ayatollahs
Stigers
10 septembre 2023 @ 12:22
l’une des raison principal du soulèvement était le rejet de la politique d’occidentalisation de l’Iran par le régime qui a été jugé trop rapide et trop brutal ! voila pourquoi pendant les manifestation il avait des destruction les symboles d’un Occident envahissant banques, cinémas, discothèques, téléviseurs, débits de boissons Pepsi-Cola. L’indigestion et l’écœurement provoqués par ces « douceurs » occidentales rendent d’autant plus attrayante la diète morale que préconise le clergé traditionnel. C’est donc dans un islam culturel, social, atavique que le peuple pensait trouver son salut.
stigers
10 décembre 2023 @ 16:25
Les forces de l’opposition interneComme Deng Xiaoping en Chine, le Chah accorde à son peuple les « quatre modernisations » : agricole, industrielle, technique et, nous allons le voir, militaire ; mais pas la cinquième, la modernisation politique… la démocratie. Aryamehr est jaloux de son pouvoir et, comme le montre la création du parti unique Rastākhiz, n’a aucune intention de le partager. Le 12 septembre 1975, alors qu’il faisait du deltaplane au barrage de Dez, le général Khatam, beau-frère du Chah, se tue. Une rumeur, discrète mais diffusée dans l’entourage du Palais, prétend que le défunt avait acquis trop de faveur auprès des Américains et qu’il aurait été assassiné sur ordre du souverain.En marge de la prospérité et de la modernisation, en marge de ce règne sans partage et des intrigues d’une Cour détachée des problèmes réels de l’Iran, l’insatisfaction populaire gronde chaque jour un peu plus. Elle est nourrie par les dysfonctionnements de l’économie, par l’inflation galopante et la corruption, mais aussi par les excès du Palais, ses gabegies, ses licences et son mépris des institutions traditionnelles comme le clergé et le Bāzār. Dès 1976, le malaise est palpable : cette année-là, le journaliste Jean Pelletier qui accompagne Robert Bourassa, Premier ministre du Québec, au cours d’une visite en Iran perçoit une atmosphère particulièrement tendue : « peut-être une énergie comprimée, écrit-il, comme un ressort trop serré1 ». Pelletier se remémorera plus tard les propos tenus à Téhéran par Ivan Illich à l’ambassadeur du Canada, Jim George, vers lequel l’économiste s’était penché pour lui dire à voix basse : « le pays est à la veille d’exploser ». Ce à quoi le diplomate canadien avait acquiescé2.Depuis quelques années, l’insatisfaction populaire s’est politisée à grande vitesse. Se radicalisant peu à peu, elle se drape d’une rhétorique libérale, progressiste, mais aussi et de plus en plus souvent de revendications réactionnaires, conservatrices et religieuses. Désormais, se greffe sur ce mécontentement jusqu’alors diffus une opposition organisée contre le régime qui se cristallise autour d’une série de forces politiques constituées de partis, de mouvements et de groupes divers. À partir de 1976, dans l’atmosphère délétère que décrit le journaliste québécois, ces forces politiques attendent leur heure, conscientes qu’elles pourront bientôt être appelées à jouer un rôle de premier plan dans le processus de changement de régime qui s’amorce.La plus importante de ces forces en taille, mais aussi la plus disparate d’un point de vue idéologique, est le Front national [Jebhe Melli]. Fondé dans les années 1940 par Mohammad Mossadegh et d’autres héritiers des constitutionnalistes du début du siècle, c’est un bloc politique comprenant un large éventail de partis et d’associations aux sensibilités nationalistes et sociales-démocrates parfois divergentes. Les membres de cet agrégat se retrouvent autour du principal cheval de bataille du Dr Mossadegh : le rejet de l’assujettissement de l’Iran aux intérêts occidentaux, notamment dans le domaine hydrocarbure. C’est ce qui les avait amenés à soutenir son gouvernement de coalition, élu en avril 1951, et à voter la loi de nationalisation du pétrole. Mais dans la foulée du coup d’État de 1953, le Front national avait été interdit.En 1960, malgré les divisions internes, la coalition s’est reconstituée autour du Mouvement pour la Résistance nationale et autour de personnalités comme Mehdi Bāzargān3, Chapour Bakhtiar4, Karim Sandjabi5 ou Dariouch Forouhar, quatre leaders qui prendront, plus tard, des directions différentes mais dont le point commun est alors de promouvoir une approche légaliste et laïque qui prône le retour de la monarchie constitutionnelle d’avant 1953. Épigones de Mossadegh, ils vont encore un temps, tels de vieux prêtres mazdéens, entretenir la flamme sacrée de son héritage politique. Après les événements de 1963, un premier schisme s’était opéré lorsque Bāzargān avait choisi de s’allier avec l’ayatollah Mahmoud Taleghāni6 pour former le Nehzāt-e Āzādi-e Iran [Mouvement pour la Liberté de l’Iran, MLI], œuvrant pour un système démocratique dans lequel – c’est là que réside toute la nuance – la religion islamique devrait jouer un rôle social et politique plus important. Après la scission de Bāzargān et jusqu’au milieu des années 1970, le Front national présente encore une façade unie même si, en réalité, ses leaders divergent de plus en plus sur les moyens d’action : certains, tel Bakhtiar, continuent de privilégier la réforme de la monarchie par la négociation ; d’autres se tournent vers l’islam politique et la remise en cause de l’ordre établi (Sandjabi et Forouhar). D’autres encore, comme Bāzargān ou le Dr Baghaï7, misent sur une combinaison de moyens qui, assez paradoxalement, n’exclut ni la carte islamiste ni le recours à la pression des États-Unis sur le régime du Chah.Situé à la gauche du Front national, le plus vieux parti d’opposition est le Parti communiste iranien, le Toudeh [Hezb-e Toudeh-ye Iran, ou Parti des masses], fondé par les amis du Dr Erani (un professeur de physique azerbaïdjanais) en 1941, au moment de l’exil de Réza Chah et alors que l’armée Rouge occupait l’Iran. Continuant à entretenir, depuis, des relations étroites avec l’Union soviétique, le PCI constitue l’une des forces politiques majeures de l’Iran d’après guerre. Mis hors la loi par le Premier ministre Mohammad Sāed8 après une tentative ratée de régicide (1949), le Toudeh refait surface durant l’épisode Mossadegh (1951-1953). Après le 28 Mordād 1953 et la Restauration, le général Zāhédi le démantèle de nouveau et pourchasse ses partisans. Dans la clandestinité, le PCI se réorganise néanmoins et regagne progressivement de l’influence, pour devenir l’un des piliers de l’opposition clandestine des années 1960 et 1970.Se résumant le plus souvent à une simple courroie de transmission du Kremlin et de ses « ukazes », le Toudeh est par exemple en 1968, avec celui du Portugal, le seul PC au monde à avoir salué l’entrée des chars russes à Prague. L’arrestation et l’exécution, en 1966, de plusieurs membres de son comité central entraînent une réorganisation du Parti vers la lutte syndicale, paramilitaire et le militantisme révolutionnaire. Sous l’aile gauche du Toudeh se développent également des groupuscules extrémistes comme celui des Fédayin-e-Khalg (FeK), qui optent résolument pour l’action directe et se spécialisent dans la guérilla urbaine et les attentats ciblés contre l’Artech et les ressortissants étrangers9.Dans le sillage des communistes se développe également, au cours des années 1960 et 1970, une mouvance hybride qui se distingue des marxistes « purs » du Toudeh et du FeK en reprenant certaines revendications de l’islam politique des mollahs. Le plus important des mouvements qualifiés d’« islamo-marxistes » est celui des Modjāhedin-e-Khalg [Sāzemān-e Modjāhedin-e-Khalg-e Irān, MeK] qui, en 1965, s’est détaché du Mouvement de libération de l’Iran de Bāzargān et Taleghāni et constitue donc un bâtard du mossadéghisme10. Malgré sa taille relativement modeste et la répression sévère dont il fait l’objet, le MeK et son idéologie hétérogène, nourrie par la pensée de Chariati11, exercent une forte attraction au sein des milieux dissidents. Son « gauchisme islamiste » séduira notamment des personnages clés du mouvement révolutionnaire comme Abolhassam Bani-Sadr, Ebrahim Yazdi et Sādegh Ghotbzādeh12, après que ces derniers auront pris leurs distances avec le constitutionnalisme laïque et avant qu’ils ne glissent vers le khomeinisme, pour finir dans le giron de l’imam.Situé hors du système des partis politiques d’opposition, le Bāzār de Téhéran n’en est pas moins le noyau socio-économique de la révolte. Le bâtiment, construit sous le règne de Nasser Eddine Chah, a la réputation d’abriter le plus grand marché du monde et les Bāzāris sont considérés comme une force politique incontournable, « faiseuse et défaiseuse de régime ». Après avoir présidé à la chute de l’Empire qādjār, le Bāzār est resté, sous la dynastie Pahlavi, le foyer de la contestation économique. Conservateur au sens « poujadiste » du terme, il a souffert de la modernisation et de l’internationalisation de l’économie imposées par les Pahlavi. Alors que le Palais leur a toujours reproché, par la voix des technocrates, leurs « méthodes sclérosantes », les Bāzāris n’ont jamais pardonné à la Révolution blanche d’avoir industrialisé le pays, menaçant ainsi le commerce des importations tout en l’ouvrant à l’infiltration des multinationales étrangères.Si les réformes kémalistes du Chah n’ont pas suffi, ses méthodes drastiques de lutte contre l’inflation et de contrôle des prix finissent par faire basculer les grands marchands dans le camp de l’opposition. À défaut d’être un mouvement politique constitué avec un agenda spécifique, le Bāzār contrôle les leviers permettant de paralyser l’économie du royaume. Les Bāzāris, jusque-là relativement neutres, se mettent, avec l’accélération des réformes, à soutenir la fronde cléricale et l’opposition ouverte contre le Chah. De ce point de vue, le Bāzār peut être considéré comme le moteur économique de la Révolution.La dernière grande force antirégime n’est ni organisée ni officiellement un parti d’opposition, puisqu’il s’agit du clergé chiite ou, plus précisément, de son excroissance politique. Celle-ci se développe autour de l’École théologique de Ghōm, fondée en 1922, au moment même de la prise de pouvoir par Réza Khan. Rejetant l’affrontement direct contre le régime des Pahlavi, son guide religieux, le Hāzeh [doyen, recteur] de Ghōm, avait traditionnellement prêché l’enseignement apolitique de la scolastique aux jeunes Talibehs13 iraniens tout en préconisant un rejet passif des réformes agraires du Chah, qualifiées de « destructives ». Lorsque meurt, au début des années 1960, le dernier grand ayatollah quiétiste, Seyyed Boroudjerdi14, il est remplacé par des leaders religieux qui prônent la politisation du chiisme et, progressivement, le rejet violent de la monarchie. En 1963, le plus vindicatif d’entre eux, l’ayatollah Ruhollāh Khomeini, s’oppose directement à la Révolution blanche avant que le Palais ne le chasse hors d’Iran.Exilé en Irak, Khomeini est le premier religieux chiite à théoriser un islam politique. Sa pensée donne naissance au « vélāyat-é fagih » [gouvernement du sage, du docte], la base du régime théocratique qu’il projette d’instaurer à son retour : une République islamique dans laquelle les clercs auront le pouvoir de désigner l’un des leurs pour lui confier l’essentiel de l’autorité et du pouvoir de décision. Relayé par ses disciples en Iran15, le message du khomeinisme fédère tous les laissés-pour-compte de la Révolution blanche et devient, à l’orée des années 1970, le catalyseur de l’antimonarchisme sur lequel viendront, un à un, se greffer aussi bien des « islamistes gauchistes » comme Bani-Sadr et Sādegh Ghotbzādeh que des constitutionnalistes comme Mehdi Bāzargān.Longtemps épargné par les restructurations et la répression des Pahlavi, le clergé, devenu au fil des années sanctuaire politique, s’est avec le temps imposé comme le lieu symbolique où convergent toutes les forces d’opposition à la monarchie et où finissent par graviter les dissidents issus d’autres courants idéologiques. Alors qu’il se méfie des mossadéghistes et combat activement les marxistes en tout genre, le Palais mettra longtemps à réaliser que le danger réel vient, en fait, des religieux16. Avec sa barbe volumineuse qui le fait ressembler à Tolstoï, Khomeini, lui, n’a jamais tourné son regard de braise ailleurs que sur le siège du pouvoir impérial.En marge des ennemis déclarés du régime, dissidents, marchands ou religieux, une autre force interne, discrète et mystérieuse, s’organise elle aussi contre le Chah : la SAVAK. Mohammad Réza Chah lui a confié la gestion et la répression des mouvements d’opposition, ignorant que sa police secrète, qui échappe le plus souvent à son contrôle direct, s’est à son tour progressivement engagée dans un étrange double jeu avec les ennemis de la Couronne : alors que ses opérateurs subalternes, les tristement célèbres Savakis, continuent de semer la terreur et d’alimenter la haine envers la dynastie Pahlavi, ses principaux responsables, mieux renseignés que quiconque sur la chute inéluctable du régime, préparent déjà l’après-monarchie.Formé par le MI-6 britannique, le général Fardoust, ami d’enfance du Chah, qui du haut du Daftar-é Vidjeh [Cabinet noir installé au Palais] coiffe tous les services de la SAVAK, sera l’un des premiers à trahir17. Un personnage éminemment énigmatique. Un visage si jaune qu’on pourrait croire que du jus de sauge a été substitué au sang qui coule dans ses veines. Il a été à la meilleure école du renseignement : l’anglaise. De son propre aveu, Fardoust a fait trois séjours de formation au Royaume-Uni auprès de l’Intelligence Service. Lors de son premier séjour (à la fin des années 1940), il remarque que tous les professeurs parlent le persan. De Fardoust, on dit qu’il était « un rapiéçage disgracieux dans l’étoffe de l’aristocratie persane ». Il choque le visiteur par sa mise négligée. Il est bourré de complexes sociaux et physiques. Il est effacé, presque caché – bref, il ne paie pas de mine. En revanche, l’homme est doué d’une prodigieuse intelligence. C’est elle qui le met au premier rang des conjurateurs qui, de l’intérieur, feront basculer le sort de l’Iran.Ce n’est pas la première fois que la police secrète de Mohammad Réza conspire contre lui. Déjà dans les années 1960, le fondateur de la SAVAK, Teymour Bakhtiar, était tombé en défaveur après qu’il eut été soupçonné de manigancer contre le Chah et de médire à son propos auprès du couple Kennedy18. En 1961, Bakhtiar avait été destitué de sa fonction et remplacé par le général Hassan Pākravān19. Pensant qu’il continue de conspirer dans son dos avec les Arabes, le souverain décide son élimination : en 1970, au cours d’une chasse en Irak, il est assassiné par d’autres agents de la SAVAK. Depuis, la conjuration décapitée s’est de nouveau développée au sein de la police secrète mais à la différence que, cette fois-ci, elle ne se limite plus à un félon isolé. Aux côtés du général Hussein Fardoust, le « Brutus iranien », d’autres collaborateurs du Chah et d’autres officiers de l’Artech, dont le lieutenant général Nasser Moghaddam20, joignent progressivement leurs efforts pour œuvrer, de l’intérieur, à la fin de la monarchie, ou du moins à la faciliter.Le Chah a donc tout contre lui : ses rêves trop grands, son entourage et une armée d’opposants qui veulent sa peau. Il s’était donné le titre d’Aryamehr, qui signifie aussi l’« Aimé des Iraniens » ; or tous semblent maintenant le conspuer. Le roi de France Louis XV, le « Bien-Aimé », connut la même disgrâce. Les éléments dans leur ensemble tournent en sa défaveur, y compris la manne pétrolière qui se révèle empoisonnée. Mais ni cette « malédiction des ressources naturelles », ni l’impuissance du monarque iranien, ni l’opposition politique, ni même le jeu des trahisons internes – des maux qui, assurément, affectent tous les pays moyen-orientaux de l’époque – n’auraient pu suffire à provoquer ni donc à expliquer entièrement la formidable tragédie révolutionnaire que s’apprête à écrire Clio. D’autres ingrédients doivent être ajoutés pour compléter cette recette pour le désastre. source : Le marécage des ayatollahs